En effet, il retourna à l'armée de Furibon, où le bruit de sa mort venait de se répandre. Dès qu'il y parut avec ses habits ordinaires, chacun vint à lui; les capitaines et les soldats l'environnèrent, poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et que la couronne lui appartenait. Il leur donna libéralement à partager entre eux les trente chambres pleines d'or, de manière que cette armée fût riche à jamais. Et, après quelques cérémonies qui assuraient Léandre de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant à son armée de s'en aller à petites journées dans son royaume. La princesse s'était couchée, et le profond respect que ce prince avait pour elle l'empêcha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la sienne, car il avait toujours couché en bas. Il était lui-même assez fatigué pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point à fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.

La princesse mourait de chaud et d'inquiétude; elle se leva plus matin que l'aurore, et descendit en déshabillé dans son appartement bas. Mais quelle surprise fut la sienne d'y trouver Léandre endormi sur un lit! Elle eut tout le temps de le regarder sans être vue, et de se convaincre que c'était la personne dont elle avait le portrait dans sa boîte de diamants.

«Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les lutins dorment-ils? Est-ce là un corps d'air et de feu, qui ne remplit aucun espace, comme le dit Abricotine?»

Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'écoutait respirer, elle ne pouvait s'arracher d'auprès de lui; tantôt elle était ravie de l'avoir trouvé, tantôt elle en était alarmée. Dans le temps qu'elle était le plus attentive à le regarder, sa mère la fée entra, avec un bruit si épouvantable que Léandre s'éveilla en sursaut. Quelle surprise et quelle affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier désespoir! Sa mère l'entraînait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'être séparés pour jamais. La princesse n'osait rien dire à la terrible fée; elle jetait les yeux sur Léandre, comme pour lui demander quelque secours.

Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgré une personne si puissante, mais il chercha dans son éloquence et dans sa soumission les moyens de toucher cette mère irritée. Il courut après elle, il se jeta à ses pieds; il la conjura d'avoir pitié d'un jeune roi qui ne changerait jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine félicité de la rendre heureuse. La princesse, encouragée par son exemple, embrassa aussitôt les genoux de sa mère, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait être contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations.

«Vous ne connaissez pas les disgrâces de l'amour, s'écria la fée, et les trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai éprouvé. Voulez-vous avoir une destinée semblable à la mienne?

—Ah! madame, répliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincères, ne semblent-elles pas me mettre à couvert de ce que vous craignez?»

L'opiniâtre fée les laissait soupirer à ses pieds; c'était inutilement qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonné, si l'aimable fée Gentille n'eût paru dans la chambre, plus brillante que le soleil. Les Grâces l'accompagnaient; elle était suivie d'une troupe d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons agréables et nouvelles; ils folâtraient comme des enfants.

Elle embrassa la vieille fée.

«Ma chère sœur, lui dit-elle, je suis persuadée que vous n'avez pas oublié les bons offices que je vous rendis lorsque vous voulûtes revenir dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais été reçue, et depuis ce temps-là je ne vous ai demandé aucun service; mais enfin le temps est venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez à cette belle princesse, consentez que ce jeune roi l'épouse, je vous réponds qu'il ne changera point pour elle. Leurs jours seront filés d'or et de soie; cette alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le plaisir que vous m'aurez fait.