Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix; il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris.

«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne fasse.

—Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.

—J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.»

La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur, elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois, il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à nos trois princes.

Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères, trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.

Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus. Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages avaient péri.

La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse, et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait jusqu'à ses pieds.

En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que des doguins, il consentait à tout.

Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres afin qu'on les avertît à leur retour.