—À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous?
—Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces trois raretés pour vous divertir.
—J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si agréable.
Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés: en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.»
Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis, couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration, quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.
«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle fille et ces trois cavaliers.
—Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible, elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième, appelé Chéri, est ton neveu.»
Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire, sans négliger la moindre circonstance.
Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et l'obligea de s'y asseoir.
Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine, ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels, ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments; elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le temps de se repentir de tous leurs crimes.