—Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.

—Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»

La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez de tranquillité.

La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune apparence qu'il vînt y troubler leur repos.

Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine; c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était l'architecte.

Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume; mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage; mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.

Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse: Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même au céleste Apollon.

Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit, lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.

Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement, elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois, elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle, allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main. Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.

Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin, disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs; alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait: «Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai peut-être pas te secourir.»