Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson: elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!» Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de n'avoir pas cru la fée Souveraine.

Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.

«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs? Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà heureusement trouvée.»

La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles mouraient dans sa bouche.

Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:

Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.»

Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.

La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course:

«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.»

Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer; mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait.