La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure, c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt, sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la terre, et craignant toujours de rencontrer le géant.
Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer.
Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée, dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la rencontrer sans un bonheur particulier.
Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant, et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe, et s'endormit d'un profond sommeil.
Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes: leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils avaient déjà l'un pour l'autre.
Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux, si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée:
«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de même!
—Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère; procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.
—Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès aujourd'hui à vous rendre mes services.
—Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.»