Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre un autre parti:

«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai, d'autres le feront aussi.

—Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne m'ennuierai pas.»

Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse parurent sur un coteau.

«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir; allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.»

Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi que s'appelait le prince) lui avait enseigné.

Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle.

Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite; il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits, il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que pour un prince qui était si proche du trône.

Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents; de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule, Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris d'entendre ces paroles:

Hélas! j'avais promis de vivre sans ardeur;
Mais l'amour prend plaisir à me rendre parjure;
Je me sens déchirer d'une vive blessure,
Constancio devient le maître de mon coeur.
L'autre jour je le vis dans cette solitude,
Fatigué du travail qu'il trouve en ces forêts;
Il chantait son inquiétude,
Assis sous ces ombrages frais.
Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue;
Je demeurai longtemps immobile, éperdue;
De la main de l'Amour je vis partir les traits
Que je porte au fond de mon âme.
Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits;
Je vois par l'ardeur qui m'enflamme,
Que je n'en guérirai jamais.