Sa curiosité l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si bien: il s'avança diligemment; le nom de Constancio l'avait frappé, car c'était le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'était pour lui ou pour quelque autre que ces paroles avaient été faites. Il eut à peine monté sur une petite éminence couverte d'arbres, qu'il aperçut au pied la belle Constancia: elle était assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute précipitée faisait un bruit si agréable, qu'elle semblait y vouloir accorder sa voix. Son fidèle mouton, couché sur l'herbe, se tenait comme un mouton favori bien plus près d'elle que les autres; Constancia lui donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. «Ah! que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le prix des caresses qui te sont faites! Hé quoi! cette bergère est encore plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de moi? dois-je l'aimer, ou plutôt suis-je encore en état de m'en défendre? Je l'avais évitée soigneusement, parce que je sentais bien tout le danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me secourir, je fuyais un objet si aimable: hélas! je le trouve, mais celui dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!»

Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergère se leva pour rassembler son troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie où elle avait laissé ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion de lui parler; il s'avança vers elle d'un air empressé: «Aimable bergère, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?» À sa vue, Constancia rougit, son teint parut animé des plus vives couleurs:

«Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes très humbles remerciements, s'il convenait à une pauvre fille comme moi d'en faire à un prince comme vous; mais encore que j'aie manqué, le ciel m'est témoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de combler vos jours de bonheur.

—Constancia, répliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions vous aient touchée au point que vous le dites, il vous est aisé de me le marquer.

—Hé! que puis-je faire pour vous, seigneur? répliqua-t-elle d'un air empressé.

—Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous venez de chanter.

—Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile de vous apprendre rien là-dessus.»

Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle était embarrassée et tenait les yeux baissés.

«Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage trahit le secret de votre coeur, vous aimez?» Il se tut et la regarda encore avec plus d'application.

—Seigneur, lui dit-elle, les choses où j'ai quelque intérêt méritent si peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutumée à garder le silence avec mes chères brebis, que je vous supplie de me pardonner si je ne réponds point à vos questions.» Elle s'éloigna si vite qu'il n'eut pas le temps de l'arrêter.