La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'éteignit jamais; il trouva mille grâces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait point remarquées la première fois qu'il la vit; la manière dont elle le quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle était prévenue pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son âme, il n'osa la suivre, bien qu'il eût une extrême envie de l'entretenir; il se coucha dans le même lieu qu'elle venait de quitter, et après avoir essayé de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les écrivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. «Ce n'est que depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si éloigné de sa bonne fortune? qu'elle m'a regardé froidement! Elle me paraît plus indifférente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la première fois; son plus grand soin a été de chercher un prétexte pour s'éloigner de moi.» Ces pensées l'affligèrent sensiblement, car il ne pouvait comprendre qu'une simple bergère pût être si indifférente pour un grand prince.

Dès qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garçon qui était de tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il était aimable; il lui ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait Constancia, sans lui être suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se nommait) avait trop envie de plaire à son maître pour en négliger une occasion qui paraissait l'intéresser; il lui promit de s'acquitter fort bien de ses ordres, et dès le lendemain, il fut en état d'aller dans la plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reçu s'il n'eût montré un ordre du prince, disant qu'il était son berger, et qu'il l'avait chargé de ses moutons.

Aussitôt on le laissa venir parmi la troupe champêtre; il était galant, il plut sans peine aux bergères; mais à l'égard de Constancia, il lui trouvait un air de fierté si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait être, qu'il ne pouvait accorder tant de beauté, d'esprit et de mérite avec la vie rustique et champêtre qu'elle menait; il la suivait inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui chantait d'un air occupé; il ne voyait aucuns bergers qui osassent entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprès d'elle, et connut par sa propre expérience qu'elle ne voulait point d'engagement.

Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses; tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'à le désespérer.

«Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille aime; il faut que ce soit en son pays.

—Si cela était, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?

—Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons qui l'empêchent de revoir sa patrie, elle est peut-être en colère contre son amant?

—Ah! s'écria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que j'ai entendues.

—Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plaît ici, sans doute quelque chose lui a plu ailleurs.

—Éprouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien, dis-en du mal, tu pourras connaître ce qu'elle pense.»