—Il ne me convient pas, dit-elle, de me mêler des affaires d'un si grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulières pour que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince ni de ses amours.»

Elle s'éloigna tout émue, elle n'avait pas été indifférente au mérite du prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaça plus de sa pensée, et sans le charme secret qui l'arrêtait malgré elle, il est certain qu'elle aurait tout tenté pour retrouver la fée Souveraine. Au reste, l'on s'étonnera que cette habile personne qui savait tout ne vînt pas la chercher, mais cela ne dépendait plus d'elle. Aussitôt que le géant eut rencontré la princesse, elle fut soumise à la fortune pour un certain temps, il fallait que sa destinée s'accomplît, de sorte que la fée se contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.

Cette aimable personne s'était aperçue avec dépit que le prince l'avait si fort négligée, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'eût conduit dans le lieu où elle chantait; elle se voulait un mal mortel des sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de haïr en même temps, je puis dire qu'elle le haïssait parce qu'elle l'aimait trop. Combien de larmes répandait-elle en secret! Le seul Ruson en était témoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait été capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec les brebis: «Prends garde, Ruson, prends garde, s'écriait-elle, que l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu aimes sans être aimé, pauvre petit mouton, que feras-tu?»

Ces réflexions étaient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur ses sentiments pour un prince indifférent; elle avait bien envie de l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'était arrêté dans un lieu agréable pour y rêver avec plus de liberté à la bergère qu'il fuyait. Enfin, accablé de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empêcher de faire les paroles qui donnèrent lieu à l'inquiétude du prince. Mais de quel ennui ne fut-elle pas frappée à son tour, lorsque Mirtain lui dit que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle eût faite sur elle-même, elle n'avait pas été maîtresse de s'empêcher de changer plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour l'étudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte à son maître de ce qui s'était passé.

Le prince avait bien moins de disposition à se flatter que son confident; il ne crut voir que de l'indifférence dans le procédé de la bergère, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et dès le lendemain il fut la chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'enfuit comme si elle eût vu un tigre ou un lion; la fuite était le seul remède qu'elle imaginait à ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain, elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son coeur, et que le moyen d'y réussir, c'était de l'éviter.

Que devint Constancio, quand sa bergère s'éloigna si brusquement? Mirtain était auprès de lui.

«Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia me hait, je n'ose la suivre pour m'éclaircir moi-même de ses sentiments.

—Vous avez trop d'égards pour une personne si rustique, répliqua Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre part de venir vous trouver.

—Ah! Mirtain, s'écria le prince, qu'il y a de différence entre l'amant et le confident! Je ne pense qu'à plaire à cette aimable fille, je lui ai trouvé une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs brusques que tu veux prendre; je consens à souffrir plutôt qu'à la chagriner.»

En achevant ces mots, il fut d'un autre côté, avec une si profonde mélancolie, qu'il pouvait faire pitié à une personne moins touchée que Constancia.