Dès qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. «C'est ici, disait-elle, où il s'est arrêté, c'est là qu'il m'a regardée; mais, hélas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indifférence pour moi, il y vient pour rêver en liberté à ce qu'il aime: cependant, continuait-elle, ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher à une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?» Elle voulait quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fée Souveraine lui avait défendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son obéissance prévalut sur ses propres intérêts, et elle prit la résolution de garder le silence.
Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'évita soigneusement, il en fut affligé, et chargea Mirtain de lui en faire des reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait réflexion, mais puisqu'il daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content d'avoir tiré cette parole d'elle, en avertit son maître; dès le lendemain il vint la chercher. À son abord elle parut interdite; quand il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque envie qu'elle eût de le croire, elle appréhendait de se tromper, et que jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voulût peut-être se faire un plaisir de l'éblouir par une déclaration qui ne convenait point à une pauvre bergère. Cette pensée l'irrita, elle en parut plus fière, et reçut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion, qu'il se confirma tous ses soupçons. «Vous êtes touchée, lui dit-il; un autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le connaître, il éprouvera tout mon courroux.
—Je ne vous demande grâce pour personne, seigneur, répliqua-t-elle; si vous êtes jamais informé de mes sentiments, vous les trouverez bien éloignés de ceux que vous m'attribuez.»
Le prince, à ces mots, reprit quelque espérance, mais elle fut bientôt détruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta qu'elle avait un fond d'indifférence invincible, et qu'elle sentait bien qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernières paroles le jetèrent dans une douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa douleur.
Soit la violence qu'il s'était faite, soit l'excès de sa passion, qui avait pris de nouvelles forces par les difficultés qu'il envisageait, il tomba si dangereusement malade, que les médecins ne connaissant rien à la cause de son mal, désespérèrent bientôt de sa vie. Mirtain, qui était toujours demeuré par son ordre auprès de Constancia, lui en apprit les fâcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une émotion difficiles à exprimer.
«Ne savez-vous point quelque remède, lui dit-il, pour la fièvre et pour les grands maux de tête et de coeur?
—J'en sais un, répliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs; tout consiste dans la manière de les appliquer.
—Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.
—Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas réussir.
—Quoi! vous pourriez négliger quelque chose pour nous le rendre? continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'êtes encore cent fois plus que je ne l'avais imaginé.»