Le pacage royal était si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas longtemps à s'y rendre, sans compter qu'elle était guidée par une passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au palais, on vint le dire à la reine, mais elle ne daigna pas la voir, elle se contenta de lui mander qu'elle prît bien garde à ce qu'elle allait entreprendre; que si elle manquait de guérir le prince, elle la ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivière. À cette menace la belle princesse pâlit, son sang se glaça.
«Hélas! dit-elle en elle-même, ce châtiment m'est bien dû, j'ai fait un mensonge lorsque je me suis vantée d'avoir quelque science, et mon envie de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me protègent.»
Elle baissa doucement la tête, laissant couler des larmes sans rien répondre.
Ceux qui étaient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutôt une fille du ciel qu'une personne mortelle.
De quoi vous défiez-vous, aimable bergère? lui dirent-ils. Vous portez dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et employez vos remèdes sans crainte.»
La manière dont on lui parlait, et l'extrême désir qu'elle avait de le voir, lui redonnèrent de la confiance: elle pria qu'on la laissât entrer dans le jardin pour cueillir elle-même tout ce qui lui était nécessaire, elle prit du myrte, du trèfle, des herbes et des fleurs, les unes dédiées à Cupidon, les autres à sa mère; les plumes d'une colombe, et quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela à son secours toutes les déités et toutes les fées. Ensuite, plus tremblante que la tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener dans la chambre du prince. Il était couché, son visage était pâle et ses yeux languissants; mais aussitôt qu'il l'aperçut, il prit une meilleure couleur, elle le remarqua avec une extrême joie.
«Seigneur, lui dit-elle, il y a déjà plusieurs jours que je fais des voeux pour le retour de votre santé; mon zèle m'a même engagée à dire à l'un de vos bergers que je savais quelques petits remèdes, et que volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mandé que si le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne guérissez pas; jugez, seigneur, des alarmes où je suis, et soyez persuadé que je m'intéresse plus à votre conservation par rapport à vous que par rapport à moi.
—Ne craignez rien, charmante bergère, lui dit-il; les souhaits favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chère que j'en serai occupé très sérieusement. Je négligeais mes jours: hélas! en puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs m'ont réduit au triste état où vous me voyez; mais, belle bergère, vous m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.»
Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une déclaration si obligeante; cependant, comme elle appréhendait que quelqu'un n'écoutât ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne trouverait pas bon qu'elle lui mît un bandeau et des bracelets, des herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manière si tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on ne pénétrât ce qui se passait entre eux; et après avoir bien fait de petites cérémonies pour en imposer à toute la cour de ce prince, il s'écria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela était vrai, comme il le disait: on appela ses médecins, ils demeurèrent surpris de l'excellence d'un remède dont les effets étaient si prompts; mais quand ils virent la bergère qui l'avait appliqué, ils ne s'étonnèrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards était plus puissant que toute la pharmacie ensemble.
La bergère était si peu touchée de toutes les louanges qu'on lui donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidité ce qui avait une source bien différente: elle se mit dans un coin de la chambre, se cachant à tout le monde, hors à son malade, dont elle s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tête ou le pouls, et dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses où le coeur avait encore plus de part que l'esprit.