«J'espère, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine pour me noyer, ne servira point à un usage si funeste; votre santé, qui m'est précieuse, va se rétablir.
—Il ne tiendra qu'à vous, aimable Constancia, répondit-il; un peu de part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la conservation de ma vie.»
Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avança brusquement, et demeura bien surprise de le trouver à la porte de sa chambre.
«Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'écria-t-elle. À qui dois-je une résurrection si merveilleuse? À vos bontés, madame, lui dit le prince, vous m'avez envoyé chercher la plus habile personne qui soit dans l'univers; je vous supplie de la récompenser d'une manière proportionnée au service que j'en ai reçu.
—Cela ne presse pas, répondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre bergère, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.»
Dans ce moment le roi arriva, on lui était allé annoncer la bonne nouvelle de la guérison du prince; il entrait chez la reine, la première chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beauté, semblable au soleil qui brille de mille feux, l'éblouit à tel point, qu'il demeura quelques instants sans pouvoir demander à ceux qui étaient près de lui, ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les déesses habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha d'elle, et sachant qu'elle était l'enchanteresse qui venait de guérir son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et qu'il la conjurait de le guérir aussi.
Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son étonnement ne se peut représenter; elle poussa un grand cri, et tomba en faiblesse, jetant sur la bergère des regards furieux. Constancio et Constancia en demeurèrent effrayés. Le roi ne savait à quoi attribuer un mal si subit, toute la cour était consternée; enfin la reine revint à elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se trouver si abattue: elle dissimula son inquiétude, dit que c'étaient des vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort inquiet; elle parla à la bergère avec quelque sorte de bonté, disant qu'elle voulait la garder auprès d'elle, pour avoir soin des fleurs de son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle restait dans un lieu où elle pourrait voir tous les jours Constancio.
Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.
«Ah! sire, s'écria-t-elle, j'ai fait un rêve affreux, je n'avais jamais vu cette jeune bergère, quand mon imagination me l'a si bien représentée, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue: elle épousait mon fils; je suis trompée si cette malheureuse paysanne ne me donne bien de la douleur.
—Vous ajoutez trop de foi à la chose du monde la plus incertaine, lui dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes; renvoyez la bergère garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal à propos.»