Le conseil du roi fâcha la reine; bien éloignée de le suivre, elle ne s'appliqua plus qu'à pénétrer les sentiments de son fils pour Constancia.

Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait soin des fleurs, elle était souvent dans le jardin à les arroser; et il semblait que lorsqu'elle les avait touchées, elles en étaient plus brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait quelquefois du prince, quoiqu'il ne pût lui répondre; et lorsqu'il l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui découvraient assez le secret de son coeur. Il en était ravi, et lui disait tout ce que la passion la plus tendre peut inspirer.

La reine, sur la foi de son rêve, et bien davantage sur l'incomparable beauté de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait avant le jour; elle se cachait tantôt derrière des palissades, tantôt au fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait à cette belle fille; mais ils avaient l'un et l'autre la précaution de parler si bas, qu'elle ne pouvait agir que sur des soupçons. Elle en était encore plus inquiète; elle ne regardait le prince qu'avec mépris, pensant jour et nuit que cette bergère monterait sur le trône.

Constancio s'observait autant qu'il lui était possible, quoique, malgré lui, chacun s'aperçût qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la louât par l'habitude qu'il avait à l'admirer, ou qu'il la blâmât exprès, il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intéressé. Constancia, de son côté, ne pouvait s'empêcher de du prince à ses compagnes: comme elle chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que du sujet de sa poésie:

«Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hélas! je destinais mon fils à ma nièce, et je vois, avec un mortel déplaisir, qu'il s'attache à une malheureuse bergère, qui le rendra peut-être rebelle à mes volontés.»

Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux pour punir Constancia d'être si belle et si charmante, l'amour faisait sans cesse de nouveaux progrès sur nos jeunes amants. Constancia, convaincue de la sincérité du prince, ne put lui cacher la grandeur de sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une confidence si particulière le ravirent à tel point, qu'en tout autre lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jeté à ses pieds pour l'en remercier. Ce ne fut pas même sans peine qu'il s'en empêcha; il ne voulut plus combattre sa passion, il avait aimé Constancia bergère, il est aisé de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut pas de peine à se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire que de voir une grande princesse errante par le monde, tantôt bergère et tantôt jardinière, c'est qu'en ce temps-là ces sortes d'aventures étaient très communes, et qu'il lui trouvait un air et des manières qui lui étaient caution de la sincérité de ses paroles.

Constancio, touché d'amour et d'estime, jura une fidélité éternelle à la princesse: elle ne la lui jura pas moins de son côté; ils se promirent de s'épouser dès qu'ils auraient fait agréer leur mariage aux personnes de qui ils dépendaient. La reine s'aperçut de toute la force de cette passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle à découvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince; que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, à ces nouvelles, perdit patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-même; et malgré les prières de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit les corbeilles et les fleurs en pièces, et chercha tant, qu'elle trouva dans un gros oeillet, qui n'était pas encore fleuri, un petit morceau de papier, que Constancia y avait glissé avec beaucoup d'adresse; elle faisait de tendres reproches au prince, sur les périls où il s'exposait presque tous les jours à la chasse. Son billet contenait ces vers:

Parmi tous mes plaisirs j'éprouve des alarmes;
Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux.
Ciel! pouvez-vous trouver des charmes
À suivre des forêts les hôtes furieux?
Tournez plutôt, tournez vos armes
Contre les tendres coeurs qui cèdent à vos coups:
Des ours et des lions évitez le courroux.

Pendant que la reine s'emportait contre la bergère, Mirtain était allé rendre compte à son maître de la mauvaise aventure du mouton. Le prince, inquiet, accourut dans l'appartement de sa mère; mais elle était déjà passée chez le roi.

«Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre fils; il aime cette malheureuse bergère, qui nous a persuadés qu'elle savait des remèdes sûrs pour le guérir: hélas! elle n'en sait que trop; en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui a rendu la santé que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne prévenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que véritable.