Vous êtes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que votre fils ne songeât qu'à la princesse que vous lui destinez; la chose n'est pas aisée, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son âge.
Je ne puis souffrir votre prévention en sa faveur, s'écria la reine; vous ne pouvez jamais le blâmer; tout ce que je vous demande, seigneur, c'est de consentir que je l'éloigne pour quelque temps; l'absence aura plus de pouvoir que toutes mes raisons.»
Le roi aimait la paix, il donna les mains à ce que sa femme désirait, et sur-le-champ elle revint dans son appartement.
Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernière inquiétude:
«Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pût lui parler, le roi vient de me montrer des lettres du roi son frère; il le conjure de vous envoyer dans sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destinée depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas juste que vous jugiez vous-même de son mérite, et que vous l'aimiez avant de vous unir ensemble pour jamais?
—Je ne dois pas souhaiter des règles particulières pour moi, lui dit le prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutôt que les raisons d'État qui les engagent à faire une alliance; la personne que vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bête, je ne vous obéirai pas moins.
—Je t'entends, scélérat, s'écria la reine, en éclatant tout d'un coup; je t'entends; tu adores une indigne bergère, tu crains de la quitter: tu la quitteras, ou je la ferai mourir à tes yeux; mais si tu pars sans balancer, et que tu travailles à l'oublier, je la garderai auprès de moi, et l'aimerai autant que je la hais.»
Le prince, aussi pâle que s'il eût été sur le point de perdre la vie, consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de tous côtés que des peines affreuses, il savait que sa mère était la plus cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la résistance ne l'irritât, et que sa chère maîtresse n'en ressentît le contre-coup; enfin pressé de dire s'il voulait partir, il y consentit, comme un homme consent à boire un verre de poison qui va le tuer.
Il eut à peine donné sa parole, que sortant de la chambre de sa mère, il entra dans la sienne le coeur si serré, qu'il pensa expirer. Il raconta son affliction au fidèle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part à Constancia, il fut la chercher; elle était au fond d'une grotte, où elle se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brûlaient dans le parterre; il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle défit les nattes de ses cheveux, ils étaient d'un blond argenté, plus fins que la soie et tout ondés; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agréable, joint à la fatigue du travail, la livrèrent insensiblement aux douceurs du sommeil. Bien que ses yeux fussent fermés, ils conservaient mille attraits; de longues paupières noires faisaient éclater toute la blancheur de son teint; les grâces et les amours semblaient s'être rassemblés autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa beauté.
C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la première fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments qu'elle lui avait inspirés depuis étaient devenus si tendres qu'il aurait volontiers donné la moitié de sa vie pour passer l'autre auprès d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses ennuis; ensuite parcourant ses beautés, il aperçut son pied plus blanc que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se mit à genoux et lui prit la main; aussitôt elle s'éveilla, elle parut fâchée de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme une rose vermeille qui s'épanouit au lever de l'aurore.