Hélas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle tristesse sur le visage de son prince:
«Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effrayée, je connais dans vos yeux que vous êtes affligé.
—Ah! qui ne le serait, ma chère princesse, lui dit-il en versant des larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous séparer, il faut que je parte, ou que j'expose vos jours à toutes les violences de la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a même vu le billet que vous m'avez écrit, une de ses femmes me l'a dit; et sans vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez le roi son frère.
—Que me dites-vous, prince, s'écria-t-elle, vous êtes sur le point de m'abandonner, et vous croyez que cela est nécessaire pour conserver ma vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir à vos yeux, je serai moins à plaindre que de vivre éloignée de vous.»
Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'être souvent interrompue par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prévues; et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis à ceux dont ils avaient été traversés. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince promit à Constancia de revenir avec la dernière diligence:
«Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin qu'il ne pense plus à me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'à déplaire à cette princesse et j'y réussirai.
Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez à son gré, quelques soins que vous preniez pour le contraire.»
Ils pleuraient tous deux si amèrement; ils se regardaient avec une douleur si touchante; ils se faisaient des promesses réciproques si passionnées, que ce leur était un sujet de consolation, de pouvoir se persuader toute l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien n'altérait des sentiments si tendres et si vifs.
Le temps s'était passé dans cette douce conversation avec tant de rapidité, que la nuit était déjà fort obscure avant qu'ils eussent pensé à se séparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'équipage qu'il mènerait, Mirtain se hâta de le venir chercher; il le trouva encore aux pieds de sa maîtresse, retenant sa main dans les siennes. Lorsqu'ils l'aperçurent, ils se saisirent à tel point, qu'ils ne pouvaient presque plus parler: il dit à son maître que la reine le demandait, il fallut obéir à ses ordres; la princesse s'éloigna de son côté.
La reine trouva le prince si mélancolique et si changé, qu'elle devina aisément ce qui en était la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il suffisait qu'il partît. En effet, tout fut préparé avec une telle diligence, qu'il semblait que les fées s'en mêlaient. À son égard il n'était occupé que de ce qui avait quelque rapport à sa passion. Il voulut que Mirtain restât à la cour, pour lui mander tous les jours des nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en cas qu'elle en eût besoin, et sa prévoyance n'oublia rien dans une occasion qui l'intéressait tant.