Enfin il fallut partir. Le désespoir de nos jeunes amants ne saurait être exprimé; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'était l'espoir de se revoir bientôt. Constancia comprit alors toute la grandeur de son infortune: être fille de roi, avoir des États considérables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui éloignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimât, elle qui ne lui était inférieure en rien, et qui devait être ardemment désirée des premiers souverains de l'univers; mais l'étoile en avait décidé ainsi.
La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'à surprendre les lettres qu'on lui écrivait: elle y réussit, et connut que Mirtain était son confident; elle donna ordre qu'on l'arrêtât sur un faux prétexte, et l'envoya dans un château où il souffrait une rude prison. Le prince, à ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il écrivit au roi et à la reine, pour leur demander la liberté de son favori: ses prières n'eurent aucun effet; mais ce n'était pas en cela seul qu'on voulait lui faire de la peine.
Un jour que la princesse se leva dès l'aurore, elle entra pour cueillir des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle aperçut le fidèle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui retourna sur ses pas tout effrayé; comme elle s'avançait pour voir ce qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en empêcher (car il était tout plein d'esprit) elle entendit les sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitôt elle fut environnée de crapauds, de vipères, de scorpions, d'aspics et de serpents qui l'entourèrent sans la piquer; ils s'élançaient en l'air pour se jeter sur elle, et retombaient toujours dans la même place, ne pouvant avancer.
Malgré la frayeur dont elle était saisie, elle ne laissa pas de remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'à une bague constellée qui venait de son amant. De quelque côté qu'elle se tournât, elle voyait accourir ces venimeuses bêtes, les allées en étaient pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle Constancia ne savait que devenir, elle aperçut la reine à sa fenêtre qui riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se promettre d'être secourue par ses ordres.
Il faut mourir, dit-elle généreusement, ces affreux monstres qui m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les y a fait apporter, la voilà qui veut être spectatrice de la déplorable fin de ma vie; certainement elle a été jusqu'à cette heure si malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la perte, les dieux, les justes dieux me sont témoins de ce qui me touche en cette occasion.»
Après avoir parlé ainsi, elle s'avança, tous les serpents et leurs camarades s'éloignaient d'elle, à mesure qu'elle marchait vers eux; elle sortit de cette manière avec autant d'étonnement qu'elle en causait à la reine; il y avait longtemps qu'on apprêtait ces dangereuses bêtes pour faire périr la bergère par leurs piqûres; elle pensait que son fils n'en serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort à une cause naturelle, et qu'elle serait à couvert de ses reproches; mais son projet ayant manqué, elle eut recours à un autre expédient.
Il y avait au bout de la forêt une fée d'un abord inaccessible, car elle avait des éléphants qui couraient sans cesse autour de la forêt, et qui dévoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont ils étaient ferrés, tant ils avaient bon appétit. La reine était convenue avec elle, que si par un hasard presque inouï, quelqu'un de sa part arrivait jusqu'à son palais, elle le chargerait de quelque chose de mortel pour lui rapporter.
Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir: elle avait entendu parler à toutes ses compagnes du péril qu'il y avait d'aller dans cette forêt; et même une vieille bergère lui avait raconté qu'elle s'en était tirée heureusement par le secours d'un petit mouton qu'elle avait mené avec elle; car quelque furieux que soient les éléphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que lui: cette même bergère lui avait encore dit, qu'ayant été chargée de rapporter une ceinture brûlante à la reine, dans la crainte qu'elle ne la lui fît mettre, elle en avait entouré des arbres qui en avaient été consumés, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine avait espéré.
Lorsque la princesse écoutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononcé ses ordres (d'un air si absolu, que l'arrêt en était irrévocable) elle pria les dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la forêt périlleuse. La reine fut ravie:
«Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de notre fils, je l'ai envoyée dans un lieu où mille comme elle ne feraient pas le quart du déjeuner des éléphants.»