—Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes douleurs.
—Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste, aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur.
—Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.»
Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais paraître à la cour.
«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher; je n'ai que de l'horreur pour vous.
—Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins ma femme, et tu en souffriras davantage.»
Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables. Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son fils.
Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile.
Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui porteraient envie.
«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché d'une forte passion pour vous.»