Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille menaces:
«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant; ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?»
Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique. Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait grand bruit.
La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille:
«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire; il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre enterrement.
—Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé pour lui, je n'ai point changé comme vous.
—Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit; souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la reconnaissance que vous lui devez.»
Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie.
Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement; après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira. L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement, et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches.
Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra. Il tenait un poignard dans sa main.