«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez, malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.»
À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard dans le coeur.
Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre.
«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la lumière du jour me deviendrait insupportable.»
Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba sans vie.
Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.
Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se trouver heureux l'avoir perdue.
«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?»
La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre.
Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.»