«Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grâce, et vous supplier en même temps de ne me point détourner de mon dessein; car rien au monde ne saurait m'ôter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en conjure: je veux épouser Zélonide; parlez-en au roi, afin que cette affaire ne tarde pas.

—Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu déjà oublié le désespoir d'Ismène, et sa mort tragique? comment te promets-tu que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'étais, moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme toi, l'on doit se cacher.

J'y consens, madame, répondit Marcassin, c'est pour me cacher que je veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces vilaines bêtes? mais vous cherchez à m'affliger; il me semble cependant qu'un Marcassin a plus de mérite que tout ce que je viens de nommer.

—Hélas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont témoins de l'amour que j'ai pour toi, et du déplaisir dont je suis accablée en voyant ta figure! Lorsque je t'allègue tant de raisons, ce n'est point que je cherche à t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme, qu'elle fût capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la différence entre les sentiments d'une épouse et ceux d'une mère.

—Ma résolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de parler dès aujourd'hui au roi et à la mère de Zélonide, afin que mon mariage se fasse au plus tôt.»

La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il était bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un mariage si mal réglé. Bien que la reine en fût aussi persuadée que lui, elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir à son fils la parole qu'elle lui avait donnée; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en étant fatigué, il lui dit qu'elle fît donc ce qu'elle voulait faire; que s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa complaisance.

La reine étant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui l'attendait avec la dernière impatience; elle lui dit qu'il pouvait déclarer ses sentiments à Zélonide; que le roi consentait à ce qu'elle désirait, pourvu qu'elle y consentît elle-même, parce qu'il ne voulait pas que l'autorité dont il était revêtu servît à faire des malheureux.

«Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que vous êtes la seule qui pensiez si désavantageusement de moi; je ne vois personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes qualités.

—Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués; comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachés à leur personne qu'à leur fortune!

—Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de s'entendre dire des vérités désagréables; de quelque condition qu'on soit, l'on ne les aime point; par exemple, à quoi sert que vous me mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de différence entre un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas de l'obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si soigneuse de me découvrir?