C'est en ce lieu que Zélonide, ayant été conduite par sa mère et par sa soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour, sous des ramées épaisses et sombres, où les nouveaux époux se jurèrent un amour éternel. Marcassin n'aurait point eu de peine à tenir sa parole. Pour Zélonide, il était aisé de connaître qu'elle obéissait avec beaucoup de répugnance: ce n'est point qu'elle ne sût se contraindre, et cacher une partie de ses déplaisirs. Le prince, aimant à se flatter, se figura qu'elle céderait à la nécessité, et qu'elle ne penserait plus qu'à lui plaire. Cette idée lui rendit toute la belle humeur qu'il avait perdue. Et dans le temps que l'on commençait le bal, il se hâta de se déguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour étaient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout fût si pareil qu'on ne pût les reconnaître: et l'on n'eut pas médiocrement de peine à faire ressembler des femmes bien faites à un vilain cochon comme lui.
Il y avait une de ces dames qui était la confidente de Zélonide; Marcassin ne l'ignorait point; ce n'était que par curiosité qu'il ménagea ce déguisement. Après qu'ils eurent dansé une petite entrée de ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il s'approcha de sa nouvelle épouse, et lui fit: certains signes, en montrant un des astrologues masqués, qui persuadèrent à Zélonide, que c'était son amie qui était auprès d'elle, et qu'elle lui montrait Marcassin:
«Hélas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voilà ce monstre que les dieux irrités m'ont donné pour mari; mais si tu m'aimes, nous en purgerons la terre cette nuit.»
Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un complot où il avait grande part. Il dit fort bas à Zélonide:
«Je suis résolue à tout pour votre service.
—Tiens donc, reprit-elle, voilà un poignard qu'il m'a envoyé, il faut que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides à l'égorger.»
Marcassin lui répliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnût son jargon, qui était assez extraordinaire: il prit doucement le poignard, et s'éloigna d'elle pour un moment.
Il revint ensuite sans masque lui faire des amitiés, qu'elle reçut d'un air assez embarrassé, car elle roulait dans son esprit le dessein de le perdre; et dans ce moment il n'avait guère moins d'inquiétude qu'elle. «Est-il possible, disait-il en lui-même, qu'une personne si jeune et si belle soit si méchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger à me vouloir tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement, que j'ai quelques défauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la figure d'une bête. Combien y a-t-il de bêtes sous la figure d'hommes! Cette Zélonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-même une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux apparences!» Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui demanda ce qu'il avait.
«Vous êtes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que vous m'avez fait?
—Non, lui dit-il, je ne change pas aisément, je pensais au moyen de faire finir bientôt le bal: j'ai sommeil.»