La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait moins de peine à exécuter son projet. La fête finit. L'on ramena Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais était illuminé de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes cérémonies pour coucher le Sanglier et la mariée. Elle ne doutait point que sa confidente ne fût derrière la tapisserie; de sorte qu'elle se mit au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger la mort d'Ismène, et la violence qu'on lui avait faite en la contraignant à faire un mariage qui lui déplaisait si fort. Marcassin profita du profond silence qui régnait; il fit semblant de dormir, et ronflait à faire trembler tous les meubles de sa chambre.
«Enfin tu dors, vilain porc, dit Zélonide, voici le terme arrivé de punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu périras dans cette obscure nuit.» Elle se leva doucement, et courut à tous les coins appeler sa confidente; mais elle n'avait garde d'y être, puisqu'elle ne savait point le dessein de Zélonide.
«Ingrate amie! s'écriait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; après m'avoir donné une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon courage me servira au besoin.» En achevant ces mots, elle passa doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes défenses dans la gorge, dont elle expira peu après.
Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on accourut, et l'on vit avec la dernière surprise Zélonide mourante; on voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et lorsque la reine, qu'on était allé quérir, fut arrivée, il lui raconta ce qui s'était passé, et ce qui l'avait porté à la dernière violence contre cette malheureuse princesse.
La reine ne put s'empêcher de la regretter.
«Je n'avais que trop prévu, dit-elle, les disgrâces attachées à votre alliance: qu'elles servent au moins à vous guérir de la frénésie qui vous possède de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours finir un jour de noce par une pompe funèbre.»
Marcassin ne répondit rien; il était occupé d'une profonde rêverie; il se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des réflexions continuelles sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se réveillait à tous moments pour le tourmenter.
«Infortuné que je suis! disait-il à un jeune seigneur qu'il aimait; je n'ai jamais goûté aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle du trône que je dois remplir, chacun répond que c'est un grand dommage de voir posséder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques douceurs auprès de mon père et de ma mère, ils m'abhorrent, et ne me regardent qu'avec des yeux irrités. Que faut-il donc faire dans le désespoir qui me possède? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des forêts, mener la vie qui convient à un sanglier de bien et d'honneur. Je ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me reprochent d'être plus laid qu'eux. Il me sera aisé d'être leur roi, car j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les maîtriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une cour destinée à m'obéir, et je n'aurai point le malheur d'épouser une laie qui se poignarde, ou qui me veuille étrangler. Ha! fuyons, fuyons dans les bois, méprisons une couronne dont on me croit indigne.»
Son confident voulut d'abord le détourner d'une résolution si extraordinaire; cependant il le voyait si accablé des continuels coups de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et une nuit que l'on négligeait de faire la garde autour de son palais, il se sauva sans que personne le vît, jusqu'au fond de la forêt, où il commença à faire tout ce que ses confrères les marcassins faisaient.
Le roi et la reine ne laissèrent pas d'être touchés d'un départ dont le seul désespoir était la cause; ils envoyèrent des chasseurs le chercher: mais comment le reconnaître? L'on prit deux ou trois furieux sangliers que l'on amena avec mille périls, et qui firent tant de ravages à la cour, qu'on résolut de ne se plus exposer à de telles méprises. Il y eut un ordre général de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer le prince.