Marcassin, en partant, avait promis à son favori de lui écrire quelquefois; il avait emporté une écritoire; et en effet, de temps en temps, l'on trouvait une lettre fort griffonnée à la porte de la ville, qui s'adressait à ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle apprenait par ce moyen que son fils était vivant.
La mère d'Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'étaient évanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles seraient encore au monde; qu'elle les avait menacées pour les obliger à consentir d'épouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mêmes bontés. Elle prit la résolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses soeurs ne l'avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu'elle se promenait dans la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa mère n'en était pas éloignée), elle vit tout d'un coup à vingt pas d'elle un sanglier, d'une grandeur épouvantable; celles qui l'accompagnaient l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans avoir la force de se sauver.
Marcassin, c'était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'épouvanter davantage; mais s'étant arrêté, il lui dit:
«Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal, il ne tiendra qu'à vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets de déplaisirs que vos soeurs m'ont donnés, c'est une triple récompense de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mérité leur haine par mon opiniâtreté à vouloir les posséder malgré elles. J'ai appris, depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit être plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux, parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais. La mort à un hymen forcé. Si les dieux irrités contre moi voulaient enfin s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue, Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune à la vôtre; mais hélas! qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme moi dans le fond de ma caverne?»
Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour lui répondre.
«Quoi! seigneur, s'écria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans un état si peu convenable à votre naissance? La reine, votre mère, ne passe aucun jour sans donner des larmes à vos malheurs.
—À mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point ainsi l'état où je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a coûté, mais cela est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une brillante cour qui fasse notre félicité la plus solide, il est des douceurs plus charmantes, et je vous le répète. Vous pourriez me les faire trouver, si vous étiez d'humeur à devenir sauvage avec moi.
—Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu où vous êtes toujours aimé?
—Je suis toujours aimé? s'écria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les princes accablés de disgrâces; comme l'on se promet deux mille biens, lorsqu'ils ne sont pas en état d'en faire, on les rend responsables de leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.
«Mais à quoi m'amusé-je? s'écria-t-il. Si quelques ours ou quelques lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je suis un Marcassin perdu. Résolvez-vous donc à venir sans autre vue que celle de passer vos beaux jours dans une étroite solitude avec un monstre infortuné, qui ne le sera plus, s'il vous possède.