Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but à la santé du sanglier, dont il fut ravi.
Le repas ayant été aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportées, elle en composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchèrent. Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tête haute ou basse, s'il avait assez de place, de quel côté il dormait le mieux? Le bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'écriait de temps en temps: «Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai enfin trouvé ce que je cherchais; je suis aimé de celle que j'aime»; il lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se réjouir que la solitude où il vivait n'en eût rien diminué.
Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'étant réveillée, il lui sembla que son lit était meilleur que lorsqu'elle s'y était mise; touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure était faite comme la tête d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras et des mains; elle ne put s'empêcher de s'étonner; elle se rendormit, et lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari était aussi Marcassin que jamais.
Ils passèrent cette journée comme la précédente. Marthesie ne dit point à son mari ce qu'elle avait soupçonné pendant la nuit. L'heure de se coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y trouva la même différence qu'elle y avait trouvée. La voilà bien en peine, elle ne dormait presque plus, elle était dans une inquiétude continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperçut avec un véritable désespoir.
«Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chère Marthesie, je suis un malheureux dont la figure vous déplaît; vous allez me causer la mort.
—Dites plutôt, barbare, que vous serez cause de la mienne, répliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement que je n'y pourrai résister.
—Je vous fais une injure, s'écria-t-il, et je suis un barbare? Expliquez-vous, car assurément vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.
—Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cédez toutes les nuits votre place à un homme?
—Les sangliers, lui dit-il, et particulièrement ceux qui me ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une pensée si offensante pour vous et pour moi, ma chère Marthesie, et comptez que je serais jaloux des dieux mêmes; mais peut-être qu'en dormant vous vous forgez cette chimère.»
Marthesie, honteuse de lui avoir parlé d'une chose qui avait si peu de vraisemblance, répondit qu'elle ajoutait tant de foi à ses paroles, qu'encore qu'elle eût tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son jugement, et qu'à l'avenir elle ne lui en parlerait plus.