En effet, elle éloignait de son esprit tous les sujets de soupçon qui venaient. Six mois s'écoulèrent avec peu de plaisirs de la part de Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'être rencontrée par sa mère ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre mère avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gémir, elle faisait retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. À ces accents, qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en secret de causer tant de douleur à sa mère, et de n'être pas maîtresse de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menacée, et elle le craignait autant qu'elle l'aimait.

Comme sa douceur était extrême, elle continuait de témoigner beaucoup de tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernière passion; elle était grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se perpétuer, elle ressentait une affliction sans pareille.

Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on parlât tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'était le bon Marcassin qui priait une personne de lui être moins rigoureuse, et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps. On lui répondit toujours: «Non, non, je ne le veux pas.» Marthesie demeura plus inquiète que jamais. «Qui peut entrer dans cette grotte? disait-elle, mon mari ne m'a point révélé ce secret.» Elle n'eut garde de se rendormir, elle était trop curieuse. La conversation finie, elle entendit que la personne qui avait parlé au prince sortait de la caverne, et peu après il ronfla comme un cochon. Aussitôt elle se leva, voulant voir s'il était aisé d'ôter la pierre qui fermait l'entrée de la grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et sans aucune lumière, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle s'aperçut que c'était la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha, puis elle attendit l'événement de cette affaire sans rien dire.

L'aurore paraissait à peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit qu'il cherchait de tous côtés; pendant qu'il s'inquiétait, le jour vint; elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise n'a été plus grande ni plus agréable que la sienne.

«Ah! s'écria-t-elle, ne me faites plus un mystère de mon bonheur, je le connais et j'en suis pénétrée, mon cher prince! par quelle bonne fortune êtes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?»

Il fut d'abord surpris d'être découvert; mais se remettant ensuite:

«Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chère Marthesie, et vous apprendre en même temps que c'est à vous que je dois cette charmante métamorphose.

«Sachez que la reine ma mère dormait un jour à l'ombre de quelques arbres, lorsque trois fées passèrent en l'air; elles la reconnurent, elles s'arrêtèrent. L'aînée la doua d'être mère d'un fils spirituel et bien fait. La seconde renchérit sur ce don, elle ajouta en ma faveur mille qualités avantageuses. La cadette lui dit en éclatant de rire: «Il faut un peu diversifier la matière, le printemps serait moins agréable s'il n'était précédé par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez charmant, le paraisse davantage, je le doue d'être Marcassin, jusqu'à ce qu'il ait épousé trois femmes, et que la troisième trouve sa peau de sanglier.» À ces mots les trois fées disparurent. La reine avait entendu les deux premières très distinctement; à l'égard de celle qui me faisait du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.

«Je ne sais moi-même tout ce que je viens de vous raconter que du jour de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occupé de ma passion, je m'arrêtai pour boire à un ruisseau qui coule proche de ma grotte: soit qu'il fût plus clair qu'à l'ordinaire, ou que je m'y regardasse avec plus d'attention, par rapport au désir que j'avais de vous plaire, je me trouvai si épouvantable, que les larmes m'en vinrent aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du ruisseau, et me parlant à moi-même, je me disais qu'il n'était pas possible que je pusse vous plaire!

«Tout découragé de cette pensée, je pris la résolution de ne pas aller plus loin. «Je ne puis être heureux, disais-je, si je ne suis aimé, et je ne puis être aimé d'aucune personne raisonnable.» Je marmottais ces paroles, quand j'aperçus une dame qui s'approcha de moi avec une hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me connaissent point. «Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur s'approche si tu épouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras démarcassinné. Dès la nuit même de tes noces, tu quitteras cette peau qui te déplaît si fort, mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point à ta femme; sois soigneux d'empêcher qu'elle ne s'en aperçoive, jusqu'au temps où cette grande affaire se découvrira.»