—Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je craindrais d'en trouver en eux.»

Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui parlait comme un philosophe.

Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.

Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville, précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.

La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies; mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.

«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais l'être.»

La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec plaisir l'occasion de leur faire du mal.

La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet, il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement, qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt, qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut aussitôt.

L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre.

«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.