—Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y a que la manière qui m'embarrasse.
—Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne. Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la princesse, que l'on fera mourir.
—Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut avoir les petits chiens.
—Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.»
Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la rousse, se rendit auprès de la reine.
«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui veuille donner à téter à des chiens.»
La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains:
«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.»
Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures, eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.
Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la mère.