La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si auguste.
Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa récompense.
La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.
Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut, elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant, n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi, le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle recevrait ce traitement comme une grande grâce.
Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque morte.
Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber, au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin, du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en souhaitait depuis longtemps.
Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins qu'elle.
«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos plus grands capitaines.»
La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second, Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres.
Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.