C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.
Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui surprenait tous ces grands maîtres.
Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et elle l'aima plus que les autres.
À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait; ils n'en eurent d'abord que du plaisir.
«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la terre.
—Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à toute l'élévation que vous me souhaitez.»
Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage, elle ajoutait:
«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, dussé-je ne vous voir jamais.»
Ils disaient aussitôt:
«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.