—Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir?

—Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de vos nouvelles.»

Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel, s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères, de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher davantage les moyens de se faire aimer.

«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et eux.»

Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait chaque jour une galanterie nouvelle.

Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main; c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.

Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.

«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas le frère de Julie!

—Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas, nous est-elle moins due!»

En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les peignait, il les avait comme ses cousins.