[87] Il s'agit ici de la bulle de la croisade. Cette bulle fut accordée par les Papes aux Espagnols, lors de leurs guerres contre les Arabes. Elle fut renouvelée à diverses époques, entre autres sous le pontificat de Pie II, en 1459. C'est même le premier titre que l'on en connaisse. Lorsque les Arabes furent expulsés d'Espagne, les Papes continuèrent à accorder les mêmes indulgences, notamment celle de manger le samedi les issues des animaux. On en trouve la raison dans l'extrême difficulté de se procurer du poisson. La dispense devait être achetée par une aumône calculée sur la richesse des trois classes: des Excellences, des Illustres et des personnages du commun. Le produit total de ces aumônes devait être employé à des usages pieux, entre autres à la guerre contre les infidèles. Les Rois d'Espagne étant toujours aux prises avec les Turcs, les papes leur concédèrent la moitié des fonds provenant de la bulle. Charles-Quint organisa même un conseil (Consejo de la Santa Cruzada) pour en surveiller le recouvrement.
[88] Toutes les femmes sont parées et courent d'église en église toute la nuit, hors celles qui ont trouvé dans la première où elles ont été ce qu'elles y cherchaient, car il y en a plusieurs qui, de toute l'année, ne parlent à leurs amants que ces trois jours-là. (Lettres de madame de Villars, p. 123.)
[89] Sous le règne de Ferdinand VII, les pénitents se donnaient la discipline dans une crypte obscure de l'église de San-Blas, à Madrid. Le comte de Laporterie, vieil émigré français, resté au service d'Espagne, eut la malencontreuse idée de se glisser dans cette crypte pour assister à ce spectacle. Il fut découvert et chassé après avoir reçu bon nombre de coups de discipline. Cette macération involontaire le rendit la fable de tout Madrid.
[90] Il existait un duc, et non pas un marquis de Villahermosa.
[91] Il n'y a là rien d'impossible. Les Turcs en faisaient autant par simple bravade. Le Baile vénitien, G. B. Donado, parle, dans la relation de son ambassade (1688), d'un cavalier de son escorte qui, nu jusqu'à la ceinture et couvert de sang, portait sa masse d'arme enfilée dans la peau de son dos. Rien, au dire des Turcs, n'égalait une telle galanterie.
[92] Après le dîner, dit le maréchal de Bassompierre, je fus en une maison de la Calle-mayor que l'on m'avait préparée pour voir passer la procession de las Cruces, qui est certes très-belle. Il y avait plus de cinq cents pénitents qui traînaient de grosses croix, pieds nus, à la ressemblance de celle de Notre-Seigneur, et de vingt croix en vingt croix, il y avait, sur des théâtres portatifs, des représentations diverses au naturel de la Passion.
Le jeudi saint, on fit, l'après-dîner, la grande procession des pénitents, où il y eut plus de deux mille hommes qui se fouettèrent. J'approuvai fort qu'avec les cloches qui cessent, les carrosses cessent d'aller par la ville; on ne va plus à cheval, ni les dames en chaises. On ne porte plus d'épée et aucun ne s'accompagne de sa livrée. Il se fait aussi cette nuit-là beaucoup de désordres que je n'approuvai pas. (Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XX, p. 156.)
[93] François Ier fut, en effet, enfermé dans une maison, au centre de Madrid. Mais soit qu'on ne l'y trouvât pas en sûreté, soit qu'on voulût ébranler sa constance en le resserrant plus étroitement, on le transféra au palais. Le duc de Saint-Simon parvint à voir sa prison. «La porte en était prise dans l'épaisseur de la muraille et si bien cachée, qu'il était impossible de l'apercevoir. Cette porte donnait accès sur une espèce d'échelle de pierre d'une soixantaine de marches fort hautes, au haut desquelles on trouvait un petit palier qui, du côté du Mançanares, avait une fort petite fenêtre bien grillée et vitrée; de l'autre côté, une petite porte à hauteur d'homme et une pièce assez petite, avec une cheminée, qui pouvait contenir quelque peu de coffres et de chaises, une table et un lit. Continuant tout droit, on trouvait au bout de ce palier quatre ou cinq autres marches, aussi de pierre, et une double porte très-forte, avec un passage étroit entre deux, long de l'épaisseur du mur d'une fort grosse tour. La seconde porte donnait dans la chambre de François Ier, qui n'avait point d'autre entrée et de sortie. Cette chambre n'était pas grande, mais accrue par un enfoncement sur la droite en entrant, vis-à-vis de la fenêtre assez grande pour donner du jour suffisamment, vitrée, qui pouvait s'ouvrir pour avoir de l'air, mais à double grille de fer, bien forte et bien ferme, scellée dans la muraille des quatre côtés. Elle était fort haute du côté de la chambre, donnait sur le Mançanares et sur la campagne au delà. A côté de la chambre, il y avait un recoin qui pouvait servir de garde-robe. De la fenêtre de cette chambre, au pied de la tour, il y a plus de cent pieds, et tant que François Ier y fut, deux bataillons furent nuit et jour de garde, sous les armes, au pied de la tour.» (Mémoires du duc de Saint-Simon t. XIX, p. 207.)
[94] Cette magnificence, dont il ne reste plus le moindre vestige, est attestée par les auteurs espagnols aussi bien que par les étrangers qui visitèrent l'Espagne à cette époque. «Il fallait aux grands, dit Navarrete, les meubles les plus somptueux, des lambris dorés, des cheminées en jaspe, des colonnes de porphyre, des cabinets remplis d'objets rares et coûteux, des tables d'ébène incrustées de pierres précieuses. Les pots de fleurs en argile furent remplacés par des vases d'argent. Ils ne voulurent plus des tapis qui naguère suffisaient à des princes, ils dédaignèrent les cuirs dorés et les taffetas d'Espagne qui étaient recherchés dans tous les pays d'Europe. Au lieu des tentures grossières dont se contentaient leurs ancêtres, ils faisaient venir à grands frais des tapisseries de Bruxelles. Ils faisaient peindre à fresque les murs de leurs appartements qui n'étaient pas ornés des tapisseries les plus précieuses. La plupart de leurs vêtements étaient tirés de l'étranger. Ils avaient apporté des manteaux anglais, des bonnets de Lombardie, des chaussures d'Allemagne. Ils achetaient des lins de Hollande, des toiles de Florence ou de Milan.» (Weiss, t. II, p. 128).
Il faut observer que Navarrette écrivait son livre de la Conservacion de la Monarquias, vers le commencement du seizième siècle. L'affluence des métaux précieux avait extraordinairement enrichi l'Espagne. Mais les trésors de l'Amérique ne tardèrent pas à s'épuiser. Les dépenses prodigieuses qu'entraînait la politique de Philippe II ruinèrent la monarchie à ce point, qu'au temps de madame d'Aulnoy, on en était réduit à falsifier les monnaies. Éblouie par ces restes de luxe qu'elle voyait dans les demeures de Madrid, cette personne, assez frivole, ne se doutait pas de la pauvreté réelle qui se cachait sous ses dehors. Meilleur observateur, le marquis de Villars écrivait à la même époque que les gens de qualité vendaient à bas prix leurs effets les plus précieux, ne trouvant personne qui voulût leur avancer de l'argent. A voir, ajoute-t-il, les riches meubles qui sortent de Madrid tous les ans pour être transportés en pays étranger, on eût dit une ville livrée au pillage.