[95] Il semble étrange qu'au milieu de leur détresse, les grands ne songeassent pas à fondre ces masses d'argenterie; mais le fait s'explique par cette circonstance, que les objets mobiliers tels que: argenterie, tableaux, tapisseries, et autres objets de grande valeur, étaient substitués et ne pouvaient pas plus être aliénés que les terres de majorats. Ces meubles étaient désignés en ce cas sous le nom de alhagas vincutadas. Madame d'Aulnoy, du reste, n'a pas exagéré ces masses d'argenterie, et son dire est confirmé par celui du duc de Saint-Simon. Il mentionne, entre autres, le palais du duc d'Albuquerque, l'un des plus beaux et des plus vastes de Madrid, magnifiquement meublé avec force argenterie, et jusqu'à beaucoup de bois de meubles qui, au lieu d'être en bois, étaient en argent. (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XVIII, p. 369.)

[96] Il y a ici quelque méprise. Les ducs de Frias étaient connétables héréditaires de Castille.

[97] Il n'y a nul ornement dans les appartements, dit le duc de Gramont, excepté le salon où le Roi reçoit les ambassadeurs. Mais ce qui est admirable, ce sont les tableaux dont toutes les chambres sont pleines, et les tapisseries superbes et beaucoup plus belles que celles de la couronne de France, dont Sa Majesté Catholique a huit cents tentures dans son garde-meuble; ce qui m'obligea de dire une fois à Philippe V, lorsque depuis j'étais ambassadeur auprès de lui, qu'il en fallait vendre quatre cents pour payer ses troupes, et qu'il lui en resterait encore suffisamment de quoi meubler quatre palais comme les siens. (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXXI, p. 317.)

Madame de Villars, dans une de ses lettres, nous décrit avec admiration une de ces tapisseries: Le fond en est de perles, dit-elle; ce ne sont point des personnages; on ne peut pas dire que l'or y soit massif, mais il est employé d'une manière et d'une abondance extraordinaires. Il y a quelques fleurs. Ce sont des bandes de compartiment; mais il faudrait être plus habile que je le suis pour vous faire comprendre la beauté que compose le corail employé dans cet ouvrage. Ce n'est point une matière assez précieuse pour en vanter la quantité, mais la couleur et l'or qui paraît dans cette broderie sont assurément ce qu'on aurait peine à vous décrire. (Lettres de madame de Villars, p. 116.)

[98] De la cour du palais, on voit des portes à rez-de-chaussée. On y descend plusieurs marches, au bas desquelles on entre en des lieux spacieux, bas, voûtés, dont la plupart n'ont pas de fenêtres. Ces lieux sont remplis de longues tables et d'autres petites, autour desquelles un grand nombre de commis écrivent et travaillent sans se dire un seul mot. Les petites sont pour les commis principaux, chacun travaille seul sur sa table. Ces tables ont des lumières d'espace en espace, assez pour éclairer dessus, mais qui laissent ces lieux fort obscurs. Au bout de ces espèces de caves est une manière de cabinet un peu orné, qui a des fenêtres sur le Mançanarez et sur la campagne, avec un bureau pour travailler, des armoiries, quelques tables et quelques sièges. C'est la cavachuela particulière du secrétaire d'État, où il se tient toute la journée et où on le trouve toujours.... Si on proposait de mener cette vie à nos secrétaires d'État, même à leurs commis, ils seraient bien étonnés, et je pense même indignés. (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XIX, p. 96.)

Le conseil d'État, de même que les divers conseils de l'administration, réglaient les affaires de leur compétence et se tenaient également au palais, selon l'usage introduit par Philippe II; le Roi n'assistait, jamais aux délibérations. Il était en mesure d'entendre tout ce qui se disait, grâce à une fenêtre grillée où il pouvait se rendre de son appartement, «ce qui tient un peu les ministres la croupe dans la volte, dit le maréchal de Gramont, et les fait cheminer droit.» (Collection des Mémoires, t. XXXI, p. 321.)

[99] Les appartements, dit le maréchal de Gramont, sont passablement commodes, mais mal tournés et de mauvais goût, car les Espagnols n'en ont aucun pour tout ce qui s'appelle meubles, jardins et bâtiments. Il y avait trois ou quatre grandes salles pleines des plus beaux tableaux du Titien et de Raphaël, d'un prix inestimable; mais, depuis la mort de Philippe IV, la Reine, sa femme, prit en gré de les convertir en copies et de faire passer en Allemagne tous les originaux qu'elle vendit quasi pour rien. (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. III, p. 317.)

[100] A la suite d'un de ces débordements du Mançanarez, la duchesse de la Mirandole, sœur du marquis de Los Balbazes, fut trouvée noyée dans son oratoire. Cette assertion du duc de Saint-Simon ne laisse pas que de surprendre, nous devons le dire, car la ville de Madrid est fort élevée au-dessus du lit du torrent.

[101] L'étiquette voulait, néanmoins, que le Roi se rendît parfois à cette promenade, et la rigueur de l'étiquette était telle, que Philippe IV s'y fit porter mourant. (Négociations relatives à la succession d'Espagne, t. Ier, p. 367.)

[102] La galanterie de cette fête consiste principalement en l'ajustement des femmes qui s'étudient d'y paraître avec éclat. Aussi mettent-elles leurs plus beaux habits, et n'oublient ni leur vermillon ni leur céruse. On les voit en diverses façons dans les carrosses de leurs amants. Les unes ne s'y montrent qu'à demi et y sont, ou à moitié, ou à rideaux tirés, ou s'y montrent à découvert et font parade de leurs habits et de leur beauté. Celles qui ont des galants qui ne peuvent ou ne veulent pas leur donner des carrosses, se tiennent sur les avenues du cours.... C'est ici une partie de leur liberté, de demander indifféremment à ceux qu'il leur plaît qu'ils leur payent des limons, des oublies, des pastilles de bouche ou autres friandises. On voit de plus, dans cette fête, quantité de beaux chevaux qui font parade de leurs selles et des rubans dont ce jour-là on leur a paré le dos et le crin. (Voyage d'Espagne, de Van Aarsens, p. 84.)