[103] «Laid à faire peur et de mauvaise grâce», écrit le marquis de Villars à Louis XIV.
[104] Marie de Mancini était une de ces folles qui semblent plus encore à plaindre qu'à blâmer. Elle inspira, on le sait, un innocent et romanesque attachement au Roi Louis XIV, elle fut délaissée, s'éloigna tout en larmes; arrivée en Italie, se trouva consolée, épousa le connétable Colonne, jeune, aimable, magnifique, fait à peindre. Elle mena à Rome une vie enchantée. Bals, comédies, cavalcades, parties bruyantes, le connétable ne lui refusa rien, en dépit des usages sérieux de la société romaine. Mais les frasques de Marie de Mancini finirent par scandaliser; elle devint le point de mire des pasquinades; se brouilla avec son époux, échappa par fortune aux galères du connétable et aux corsaires turcs, arriva ainsi en France; fut invitée par le Roi à se retirer dans un couvent, en sortit pour aller en Savoie, puis aux Pays-Bas, où elle fut arrêtée, à la requête du connétable. Elle demanda alors à être ramenée à Madrid. Elle se rencontra ainsi avec madame d'Aulnoy et la marquise de Villars. Elle avait alors quarante ans, mais n'en était pas plus raisonnable. «Elle s'est avisée, dit la marquise de Villars, de prendre un amant qui est horrible, et il ne se soucie pas d'elle. Elle veut me faire avouer qu'il est agréable et qu'il a quelque chose de fin et de fripon dans les yeux.» Sur ces entrefaites, le connétable la fit enfermer au château de Ségovie. Elle s'en échappa, se réfugia chez sa belle-sœur, la marquise de Los Balbazes; puis, craignant d'être livrée à son mari, elle alla demander un asile à l'ambassade de France, fut chapitrée par la marquise de Villars et ramenée chez la marquise de Los Balbazes. Elle demanda alors à entrer dans un couvent; elle en sortit, puis y rentra pour en sortir de nouveau, et finit par lasser ainsi la patience de ses meilleurs amis. Elle disparut enfin et mourut en 1715, si fort ignorée, que le président de Brosses apprit avec surprise que cette «sempiternelle» avait encore vécu de son temps.
[105] Ces personnes étaient, à ce qu'il paraît, d'un caractère fort violent. Madame d'Aulnoy, suivant la pente de son caractère, les voit sous un jour romanesque. Le Hollandais Van Aarsens les juge tout autrement. «Elles contrefont, dit-il, et empruntent les transports d'un amour véritable.» Le comte de Fiesque, qui, à son arrivée à Madrid, donna fort sur le sexe, raconte comme une galanterie un trait que lui joua une de ces bonnes pièces qui, en plein cours, lui sauta au poil, se plaignant de son infidélité et le nommant traydor et picaro, parce qu'elle avait appris qu'il avait de nouvelles amours. M. de Mogeron, son ami, éprouva la même aventure. (Voyage d'Espagne, p. 141.)
[106] Il y a deux salles qui s'appellent corales à Madrid et qui sont toujours pleines de tous les marchands et artisans qui quittent leurs boutiques, s'en vont là avec la cape, l'épée et le poignard, et qui s'appellent tous cavalieros, jusqu'aux savetiers, et ce sont ceux-là qui décident si la comédie est bonne ou non, et, à cause qu'ils la sifflent ou qu'ils l'applaudissent, qu'ils sont d'un côté et d'un autre en rang, et que c'est comme une espèce de salve, on les appelle mosqueteros, et la bonne fortune des auteurs dépend d'eux. On m'a conté d'un qui alla trouver un de ces mosqueteros et lui offrit cent reales pour être favorable à sa pièce. Mais il répondit fièrement que l'on verrait si la pièce serait bonne ou non, et elle fut sifflée. (Relation de l'État d'Espagne, p. 60.)
[107] Tous ceux qui ont été à Madrid assurent que ce sont les femmes qui ruinent la plupart des maisons. Il n'y a personne qui n'entretienne sa dame et qui ne donne dans l'amour de quelques courtisanes, et comme il n'y en a point de plus spirituelles dans l'Europe et de plus effrontées, dès qu'il y a quelqu'un qui tombe dans leurs rêts, elles le plument d'une belle façon. Il leur faut des jupes de trente pistoles, qu'on nomme des garde-pieds, des habits de prix, des pierreries, des carrosses et des meubles. Et c'est un défaut de générosité, parmi cette nation, de rien épargner pour le sexe.... On a quatre fêtes ici, ou processions hors de la ville, qui sont comme autant de rendez-vous où elles essayent de paraître. Alors, il faut que tous leurs galants leur fassent des présents, et s'ils s'y oublient, tout est perdu et ils ne sont point gens d'honneur. (Voyage d'Espagne, Van Aarsens, p. 50.)
Les mémoires du temps font mention de l'incroyable dissolution des mœurs; de la dépense que les grands seigneurs faisaient pour les comédiennes; de l'influence de la richesse et de la liberté de propos de ces femmes. Elles se trouvaient en foule au palais lorsque le maréchal de Gramont vint demander la main de l'infante, et ne lui permettaient pas d'avancer. «Quant à moi, dit son fils, qui était fort beau, fort jeune et fort paré, et qui marchait à ses côtés, je fus enlevé comme un corps saint par les tapadas, lesquelles me prenaient à force après m'avoir pillé tous mes rubans; peu s'en fallut qu'elles me violassent publiquement.» (Collection des Mémoires, t. XXXI, p. 315.)
[108] Les combats de taureaux sont abandonnés maintenant à des gens qui font leur profession de ce genre d'exercice; mais alors les plus grands seigneurs se faisaient honneur de descendre dans l'arène. Madame de Villars assista quelque temps après à un combat de taureaux, où figurèrent six grands ou fils de grands d'Espagne. «C'est une terrible beauté que cette fête, dit-elle, la bravoure des toréadors est grande, aucuns taureaux épouvantables éprouvèrent bien celle des plus hardis et des meilleurs. Ils crevèrent de leurs cornes plusieurs beaux chevaux, et quand les chevaux sont tués, il faut que les seigneurs combattent à pied, l'épée à la main, contre ces bêtes furieuses.... Ces seigneurs ont chacun cent hommes vêtus de leurs livrées.» (Lettres de madame de Villars, p. 112.)
Le duc de Saint-Simon cite parmi les toréadors les plus renommés de son temps, le comte, puis duc de Los Arcos, grand écuyer de Philippe V.
[109] Les rejones n'étaient autres que les dscherids des Arabes, javelines qu'on lançait de cheval et qui étaient, à ce qu'il paraît, une arme redoutable. Les Espagnols les avaient empruntées aux Arabes et s'en servaient encore à la guerre, du temps de Charles-Quint.
[110] Il se passait à ces combats des scènes grotesques, résultant de la liberté qu'on laissait à tous les amateurs de se présenter dans l'arène. Le Hollandais Van Aarsens vit ainsi un paysan monté sur un âne, qui fut d'abord renversé par le taureau et finit cependant par le tuer. (Voyage d'Espagne, p. 115.)