Voici donc le compte-rendu que j'ai fait de l'Histoire morale des femmes dans la Ragione de Turin, numéros du 16 août, du 6 et du 20 septembre 1856.
Quel est l'objet de l'ouvrage de M. Legouvé? Laissons-le lui-même le dire.
«L'objet de ce livre se résume par ces mots: réclamer la liberté féminine au nom des deux principes mêmes des adversaires de cette liberté: la tradition et la différence (des sexes); c'est à dire, montrer dans la tradition le progrès, et dans la différence l'égalité.
«Dieu a créé l'espèce humaine double, nous n'en utilisons que la moitié; la nature dit deux, nous disons un: il faut dire comme la nature. L'unité elle-même, au lieu d'y périr, sera seulement alors l'unité véritable, c'est à dire non pas l'absorption stérile d'un des deux termes au profit de l'autre, mais la fusion vivante de deux individualités fraternelles, accroissant la puissance commune de toute la force de leur développement particulier.
«L'esprit féminin est étouffé, mais il n'est pas mort..... Nous ne pouvons pas confisquer à notre gré une force créée par Dieu, éteindre un flambeau allumé de sa main, seulement détourné de son but; cette force, au lieu de créer, détruit; ce flambeau consume au lieu d'éclairer.
«Ouvrons donc à larges portes l'entrée du monde à cet élément nouveau, nous en avons besoin.»
Puis, examinant la situation des femmes, l'auteur ajoute: «Aucune histoire ne présente, nous le croyons, plus de préjugés iniques à combattre, plus de blessures secrètes à guérir.
«Parlerons-nous du présent? Filles, pas d'éducation publique pour elles, pas d'enseignement professionnel, pas de vie possible sans mariage, pas de mariage sans dot. Épouses, elles ne possèdent pas légalement leurs biens, elles ne possèdent pas leurs personnes, elles ne peuvent pas donner, elles ne peuvent pas recevoir, elles sont sous le coup d'un interdit éternel. Mères, elles n'ont pas le droit légal de diriger l'éducation de leurs enfants, elles ne peuvent ni les marier ni les empêcher de se marier, ni les éloigner de la maison paternelle, ni les y retenir. Membres de la cité, elles ne peuvent ni être tutrices d'un orphelin, autre que leur fils ou leur petit-fils, ni faire partie d'un conseil de famille, ni témoigner dans un testament; elles n'ont pas le droit d'attester à l'état civil la naissance d'un enfant! Parmi les ouvriers, quelle classe est la plus misérable? Les femmes. Qui est-ce qui gagne seize sous, dix-huit sous pour douze heures de travail? Les femmes. Sur qui tombent toutes les charges des enfants naturels? Sur les femmes. Qui supporte toute la honte des fautes commises par la passion? Les femmes.»
Puis, après avoir montré la position des femmes riches, il continue: «Et ainsi, esclaves partout, esclaves de la misère, esclaves de la richesse, esclaves de l'ignorance, elles ne peuvent se maintenir grandes et pures qu'à force de noblesse native et de vertu presque surhumaine. Une telle domination peut-elle durer? Évidemment non. Elle tombe forcément devant le principe de l'équité naturelle; et le moment est venu de réclamer, pour les femmes, leur part de droits et surtout de devoirs; de faire sentir tout ce que l'assujettissement leur enlève et tout ce qu'une juste liberté leur rendra; de montrer enfin le bien qu'elles ne font pas, et le bien qu'elles peuvent faire.»
Le passé nous montre la femme de plus en plus opprimée à mesure que l'on remonte le cours des siècles: «La révolution française (elle-même), qui a tout renouvelé afin d'affranchir les hommes, n'a, pour ainsi dire, rien fait pour l'émancipation des femmes..... 91 a respecté presque toutes les servitudes féminines de 88, et le Consulat les a consacrées dans le Code civil.»