Ce fut, selon M. Legouvé, la faute de la philosophie du XVIIIe siècle, car: «La femme est, selon Diderot, une courtisane; selon Montesquieu, un enfant agréable; selon Rousseau, un objet de plaisir pour l'homme; selon Voltaire, rien..... Condorcet et Sieyès demandaient même l'émancipation politique des femmes; mais leurs protestations furent étouffées par les voix puissantes des trois grands continuateurs du XVIIIe siècle, Mirabeau, Danton, Robespierre.»

Sous le Consulat, «la liberté féminine n'eut pas d'adversaire plus décidé (que Bonaparte): homme du Midi, le spiritualisme de la femme lui échappe; homme de guerre, il voit dans la famille un camp, et y veut avant tout la discipline; despote, il y voit un état, et y veut avant tout l'obéissance. C'est lui qui termina une discussion au Conseil par ces mots: il y a une chose qui n'est pas française, c'est qu'une femme puisse faire ce qui lui plaît..... Toujours l'homme (dans la pensée de Bonaparte); toujours l'honneur de l'homme! Quant au bonheur de la femme, il n'en est pas question une seule fois (dans le Code civil).»

C'est au nom de la faiblesse des femmes, au nom de la tradition, qui les montre toujours subalternes, c'est au nom de leurs fonctions ménagères, que les adversaires de l'émancipation des femmes s'y opposent: «Les instruire c'est les déparer, dit ironiquement M. Legouvé; et ils ne veulent pas qu'on leur gâte leurs jouets.» Puis il continue sérieusement: «Que nous importe la tradition? Que nous importe l'histoire? Il est une autorité plus forte, que le consentement du genre humain, c'est le droit. Quand mille autres siècles de servitude viendraient s'ajouter à tous ceux qui sont déjà passés, leur accord ne pourrait abolir le droit primordial qui domine tout, le droit absolu de perfectionnement que chaque être a reçu, par cela seul qu'il a été créé.»

A ceux qui basent leur opposition sur les fonctions domestiques de la femme, il répond: «Si là (dans le ménage) est leur royaume, elles doivent donc y être reines; leurs facultés propres leur y assurent l'autorité, et leurs adversaires sont forcés, par leurs propres principes, de les émanciper comme filles, comme épouses, comme mères. Ou, au contraire, on veut étendre leur sphère d'influence, leur donner un rôle dans l'État; et nous croyons qu'il leur en faut un; eh bien! c'est, encore dans cette dissemblance (entre les deux sexes) qu'il convient de le chercher. Lorsque deux êtres se valent, c'est presque toujours parce qu'ils diffèrent, non parce qu'ils se ressemblent. Loin de déposséder les hommes, la mission des femmes sera donc de faire ce que les hommes ne font pas, d'aspirer aux places vides, de représenter enfin dans la cité l'esprit de la femme.»

Comme on le voit, M. Legouvé réclame l'émancipation civile des femmes au nom du droit éternel, au nom du bonheur de la famille, au nom de la cité; leur oppression séculaire est un fait inique, et il jette une parole de blâme à tous ceux qui l'ont perpétuée. Cette parole d'homme de cœur et de justice aura peut-être quelque poids auprès des femmes, qui se sont accoutumées si bien à l'esclavage qu'elles n'en rougissent pas, qu'elles ne le sentent même plus!

Dans son premier livre, La Fille, divisé en sept chapitres, M. Legouvé prend l'enfant à sa naissance; il la montre infériorisée dans les religions et les législations anciennes par Manou, par Moïse, à Rome, à Sparte, à Athènes, sous le régime féodal; et il se demande pourquoi, de nos jours encore, une sorte de défaveur est jetée sur la naissance de la fille? C'est, dit-il, parce qu'elle ne continuera ni l'œuvre ni le nom de son père; c'est parce que son avenir fait naître mille inquiétudes. «La vie est si rude et si incertaine pour une fille! Pauvre, que de chances de misère! Riche, que de chances de douleurs morales! Si elle ne doit avoir que son travail pour soutien, comment lui donner un état qui la nourrisse, dans une société où les femmes gagnent à peine de quoi ne pas mourir? Si elle n'a pas de dot, comment la marier, dans ce monde où la femme, ne représentant jamais qu'un passif, est forcée d'acheter son mari?..... Dès ce début, et dans ce berceau d'enfant..... nous avons trouvé et entrevu toutes les chaînes qui attendent les femmes: insuffisance de l'éducation pour la fille riche; insuffisance du salaire pour la fille pauvre; exclusion de la plupart des professions; subalternité dans la maison conjugale.»

Dans le chapitre 2me l'auteur montre par quelles phases la fille, privée du droit d'hériter, est arrivée de nos jours à partager également avec ses frères; puis, passant au droit d'éducation (chap. 3me), il répond à ceux qui prétendent, que donner une forte éducation à la femme, ce serait la gâter et porter atteinte à la famille: «La diversité de leur nature (de l'homme et de la femme) se développant par l'identité de leurs objets d'études, on peut dire, que les femmes seront d'autant plus femmes, qu'elles seront plus virilement élevées.

«Eh bien, c'est au nom de la famille, au nom du salut de la famille, au nom de la maternité, du mariage, du ménage, qu'il faut réclamer pour les filles une forte et sérieuse éducation... Sans savoir, pas de mère complétement mère; sans savoir, pas d'épouse vraiment épouse. Il ne s'agit pas, en découvrant à l'intelligence féminine les lois de la nature, de faire de toutes nos filles des astronomes et des physiciennes: voit-on, que les hommes deviennent des latinistes pour avoir employé dix ans de leur vie à l'étude du latin? Il s'agit de tremper vigoureusement leur pensée par le commerce de la science; et de les préparer à entrer en partage de toutes les idées de leurs maris, de toutes les études de leurs enfants... L'ignorance amène mille défauts, mille égarements pour l'épouse..... Tel mari qui se moque de la science, eût été sauvé par elle du déshonneur.»

Insistant sur le droit de la femme, l'auteur ajoute: «Eh bien! comme telle (comme créature de Dieu), elle a le droit au développement le plus complet de son esprit et de son cœur. Loin donc de nous ces vaines objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que vous lui devez la lumière.» Et plus loin s'indignant il s'écrie: «Quoi! l'état paie une université pour les hommes, une école polytechnique pour les hommes, des conservatoires d'arts et métiers pour les hommes, des écoles d'agriculture pour les hommes..... et pour les femmes, que fonde-t-il: Des écoles primaires! Encore n'est-ce pas même lui qui les a créées, c'est la commune.... Aucune inégalité n'est plus blessante. Il y a des tribunaux et des prisons pour les femmes, il doit y avoir une éducation publique pour les femmes; vous n'avez pas le droit de punir celles que vous n'instruisez pas!» M. Legouvé demande, en conséquence, l'éducation publique pour les filles dans des athénées «qui, par un enseignement approfondi de la France, de ses lois, de ses annales, de sa poésie, feront de nos femmes des françaises. La patrie seule peut enseigner l'amour de la patrie.»

Les religions et les législations anciennes punissaient gravement les délits et les crimes contre la pureté des femmes (établit M. Legouvé dans son 4me chapitre). Notre code, profondément immoral, ne punit pas la séduction, ne punit que dérisoirement la corruption, et qu'insuffisamment le viol. Déclarer nulle la promesse de mariage est une effrayante immoralité; ne point permettre la recherche de la paternité, et admettre celle de la maternité, est aussi cruel qu'immoral. Si l'on compare la sollicitude du législateur pour la propriété avec sa sollicitude pour la pureté, on reconnaîtra combien la loi se soucie peu de cette dernière. «La loi n'admet comme coupable qu'un seul rapt d'honneur, le viol, mais elle définit, poursuit et châtie deux manières de dérober l'argent: le vol et le dol; il y a des filous d'écus, il n'y a pas de filous de chasteté.»