«Faites-moi grâce de votre grande discussion sur l'égalité des sexes. La femme n'est pas seulement notre égale, mais en bien des points supérieure. Tôt ou tard elle saura tout. Ici la question est de décider si elle doit tout savoir à son premier âge d'amour?.... Oh! qu'elle y perdrait!.... Jeunesse, fraîcheur et poésie, veut-elle, du premier coup, laisser tout cela? Est-elle si pressée d'être vieille?»
Pardon, monsieur; vous oubliez que vous avez décrété qu'il n'y a plus de vieille femme; rien ne peut donc vieillir la femme.
«Il y a savoir et savoir, dites-vous; même à tout âge la femme doit savoir autrement que l'homme. C'est moins la science qu'il lui faut, que la suprême fleur de science et son élixir vivant.»
Qu'est-ce que c'est que cette fleur et cet élixir vivant de la science, monsieur? Pouvez-vous, sans poésie, en termes précis et définis m'expliquer ce que cela veut dire?
Pouvez-vous me prouver à moi, femme, que je veux posséder la science autrement que vous?
Prenez garde! disciple de la liberté, vous n'avez pas le droit de penser et de vouloir à ma place. J'ai comme vous une intelligence et un libre arbitre que vous êtes tenu, d'après vos principes, de respecter souverainement. Or, je vous interdis de parler pour aucune femme; je vous l'interdis au nom de ce que vous appelez les droits de l'âme.
Vous ne niez point, dites-vous, «qu'une jeune femme, à la rigueur, ne puisse lire et connaître tout, traverser toutes les épreuves où passe l'esprit des hommes, et rester pourtant vertueuse. Nous soutenons seulement, ajoutez-vous, que cette âme fanée de lecture, tannée de romans, qui vit habituellement de l'alcool des spectacles, de l'eau forte des cours d'assises, sera, non pas corrompue peut-être, mais vulgarisée, commune, triviale, comme la borne publique. Cette borne est une bonne pierre, il suffirait de la casser pour voir qu'elle est blanche au dedans. Cela n'empêche pas qu'au dehors elle ne soit fort tristement sale, en tout point du même aspect que le ruisseau de la rue dont elle a les éclaboussures.
«Est-ce là, madame, l'idéal que vous réclamez pour celle qui doit rester le temple de l'homme, l'autel de son cœur, où chaque jour il reprendra la flamme de l'amour pur?»
Trève d'images et de mouvements oratoires, M. Michelet; aucune de nous ne réclame pour la femme une dégradation quelconque. Nous n'aurions besoin de rien réclamer de ce que vous blâmez, puisque c'est parfaitement autorisé et pratiqué. Je ne veux point vous accuser de mauvaise foi, d'irréflexion et de trop de tolérance morale, et cependant écartons votre manteau poétique, et traduisons votre pensée en prose: l'habit ne fera plus oublier l'idée.
Lorsqu'on réclame l'instruction pour le peuple, personne s'est-il jamais avisé de croire qu'il était question de lui faire lire des romans, d'agrandir les cours d'assises afin qu'il assistât aux débats et de multiplier les théâtres?