Vous voyez, monsieur, que le femme borne sale n'est pas du tout l'idéal que nous rêvons.
Est-ce que vous, un homme de cœur, vous traiteriez de misérables et de corrompues des femmes, parce qu'elles ne veulent plus être esclaves?
Et vous aussi, penseriez vous que la liberté qui engendre dans l'homme la personnalité et la vertu, produirait dans la femme la dégradation morale?
Ah! laissez les calomnies à ceux qui n'ont pas de cœur; ce n'est pas votre fait à vous, qui pouvez-vous tromper parce que vous êtes un grand poète, mais qui ne pouvez vouloir le mal que parce que vous croirez que c'est le bien.
Les femmes qui demandent à être libres, grand poète fourvoyé, sont celles qui sentent leur dignité, le rôle véritable de leur sexe dans l'humanité; celles là veulent que les femmes qui les suivront dans la carrière du travail ne soient plus obligées de vivre de l'homme, parce que vivre de lui c'est au moins prostituer sa dignité, et presque toujours la personne entière. Elles veulent que la femme soit l'égale de l'homme pour l'aimer saintement, se dévouer sans calcul, ne plus ruser, tromper, et devienne un utile auxiliaire au lieu d'une servante, d'un jouet. Elles connaissent notre influence sur vous; esclaves, nous ne pouvons que vous abaisser; à l'heure qu'il est nous vous rendons lâches, égoïstes, improbes; nous vous lançons chaque matin comme des vautours sur la société pour fournir à nos folles dépenses, ou pour doter nos enfants: nous, femmes de l'émancipation, nous ne voulons plus que notre sexe joue cet odieux rôle et soit, par son esclavage, un instrument de démoralisation et de dissolution sociale: Est-ce vous..... Vous, M. Michelet, qui nous en feriez un crime!
Eh bien! je ne le crois pas; vous me le diriez vous-même, que je ne le croirais pas.
Vous plaçant à un point de vue déplorablement restreint, vous avez cru voir toutes les femmes dans quelques valétudinaires; et votre bon cœur s'est ému pour elles, et vous avez voulu les protéger. Si vous eussiez regardé de haut et de loin, vous auriez vu toutes les travailleuses de la pensée et des bras; vous auriez compris que l'inégalité est pour elles une source de corruption et de souffrance.
Alors de votre beau et chaleureux style, vous auriez écrit, non pas ce livre de l'Amour que repoussent toutes les femmes intelligentes et réfléchies, mais un grand et beau livre pour revendiquer le droit de la moitié du genre humain.
Le malheur, l'irréparable malheur est, qu'au lieu de monter sur les sommets pour regarder tout ce qui se meut sous le vaste horizon, vous vous êtes enfermé dans une étroite vallée où n'apercevant que de pâles violettes, vous en avez induit que toute fleur est violette pâle, tandis que la nature a créé des milliers d'espèces bien autrement fortes et vigoureuses, et qui ont, comme vous, droit à la terre, à l'air, à l'eau et au soleil.
Votre livre, quels que soient votre amour, votre bonté et vos bonnes intentions pour la femme, serait un immense danger pour la cause de sa liberté, conséquemment pour celle des grands principes de 89, si les hommes étaient d'humeur à goûter votre morale: mais ils resteront ce qu'ils sont; et la dignité de la femme, tenue en éveil par leur brutalité, leur despotisme, leur abandon, leurs sales mœurs, n'ira pas s'endormir sous l'ombrage verdoyant, frais, coquet et perfidement parfumé de ce mancenillier qu'on appelle: le livre de l'Amour.