Les émancipateurs, prenant la femme au berceau de l'humanité, la voient lentement marcher vers l'émancipation civile. Intelligents disciples du progrès, ils veulent, en lui tendant une main fraternelle, l'aider à remplir sa destinée.
Les non-émancipateurs, niant la loi historique, méconnaissant le mouvement progressif et parallèle du prolétariat, de la femme et de l'industrie vers l'affranchissement, veulent repousser la femme bien au delà du moyen âge, jusqu'à Romulus et aux patriarches bibliques.
Les émancipateurs, croyant à l'autonomie individuelle, la respectant, et reconnaissant que la femme en a une, veulent l'aider à la conquérir. Jugeant du besoin qu'un être libre a de la liberté, par le besoin qu'ils en ont eux-mêmes, ils sont conséquents.
Les non-émancipateurs, aveuglés par l'orgueil, pervertis par un amour aussi effréné qu'inintelligent de domination, ne veulent la liberté que pour eux. Ces égoïstes, si ombrageux contre ce qui menace la leur, veulent que la moitié de l'espèce humaine soit dans leurs fers.
Les émancipateurs ont assez de cœur et d'idéal pour désirer une compagne avec laquelle ils puissent faire échange de sentiments et de pensées; qui puisse les améliorer sous quelques rapports, et être améliorée par eux sous d'autres: ils aiment et respectent la femme.
Les non-émancipateurs, sans idéal, sans amour, asservis à leurs sens, à leur orgueil, méprisent la femme; ne veulent avoir en elle qu'une femelle, une servante, une machine à produire des petits. Ce sont des mâles, ce ne sont pas encore des hommes.
Les émancipateurs veulent le perfectionnement de l'espèce humaine sous le triple point de vue physique, intellectuel et moral: ils savent qu'on n'améliore pas les races sans choisir et rendre les mères plus parfaites.
Les non-émancipateurs ont bien autre chose en tête, ma foi, que l'amélioration de l'espèce: que leurs enfants soient inintelligents, méchants, laids, difformes; ils songent bien moins à cela qu'à être les maîtres. Sont-ils assez physiologistes pour avoir seulement songé que les facultés dépendent de l'organisation, que l'organisation est modifiable, que les modifications se transmettent, que la femme a une immense part dans cette transmission, une part peut-être plus grande que l'homme? Qu'il est donc essentiel de la mettre en état de remplir cette grande fonction de la manière la plus utile à l'humanité.
Les émancipateurs veulent que l'humanité marche en avant, qu'elle n'oscille plus entre le passé et l'avenir; ils savent quelle est l'influence des femmes d'abord sur les enfants, puis sur les hommes; ils savent que la femme ne peut servir le progrès que si elle y trouve son compte; qu'elle ne l'y trouvera que par la liberté; qu'elle ne l'aimera que si son intelligence s'élève par l'étude, que si son cœur se purifie des petits égoïsmes de famille par l'amour prédominant de la grande famille humaine. Comme ils veulent sincèrement le but, ils veulent sincèrement les moyens: tant que la moitié du genre humain travaillera comme elle le fait à détruire l'édifice construit par quelques membres de l'autre moitié; tant qu'une moitié du genre humain, celle qui gouverne occultement l'autre, aura la face tournée vers le passé, les jalons qui indiquent l'avenir seront menacés d'être arrachés. Faites-vous un crime aux émancipateurs de le comprendre, de vouloir conjurer le péril, et faites-vous une vertu aux non-émancipateurs du sot orgueil qui leur met une cataracte sur les yeux?
Encore quelques mots et j'aurai fini. Vous aimeriez autant, me dites-vous, que je ne prisse point avec vous des airs de Fouette-Coco. Je le crois sans peine. Mais, avez-vous bien le droit de vous en plaindre, vous qui vous êtes constitué le Père-Fouetteur des économistes et des socialistes? Je n'irai jamais envers vous jusqu'où vous êtes allé envers eux. Il faut que vous preniez votre parti de ma forme brusque, quelquefois dure. Je suis implacable à l'égard de ce qui me paraît faux et injuste; et, fussiez-vous mon frère, je ne vous combattrais par moins âprement: avant tout lien de cœur et de famille, doivent passer l'amour de la justice et celui de l'humanité.