La jeune femme. Non: car la femme, devant être l'égale de l'homme en tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans les autres.
Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins que l'homme: nous nous résignons mieux aux privations, voilà tout.
Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre dans le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute femme fût mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a donc beaucoup de filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants; une foule innombrable de femmes mariées à des hommes qui divisent leur gain entre deux ménages ou le dissipent au cabaret, au jeu, etc.
D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une femme abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui n'existe pas alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens!
L'AUTEUR. Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination, la femme réelle, trouvant que la faim et les privations sont des hôtes incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce qu'elle sait que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et l'équilibre se rétablit par la démoralisation des deux sexes, la désolation des familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de la génération présente et future.
LA JEUNE FEMME. En vérité, Madame, quoique le moyen âge fût bien travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la femme, les barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils de leurs serfs émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs femmes ont porté le bonnet de docteur dans ces temps anciens, et ont occupé, surtout en Italie, des chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématique, et ont excité l'admiration et l'enthousiasme. Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs femmes ont été reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du temps les châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir; beaucoup d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui l'une des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est l'exercice de la médecine. Il me semble cependant qu'une société faisant quelque cas de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en confier l'exercice aux femmes qui ont aptitude. Que les hommes soient traités par les hommes, cela se conçoit; mais qu'une femme confie les secrets de son tempérament à un homme, que cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son corps, c'est une impudeur, c'est une honte!
L'AUTEUR. N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent aux femmes que leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il n'y aurait pas sécurité pour elles à se mettre entre les mains d'un médecin de leur sexe? N'est-ce pas la faute des hommes qui exigent de leurs femmes qu'elles se fassent assister par un accoucheur au lieu d'une accoucheuse?
Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes hésitent moins à se laisser visiter et toucher par un médecin que celles dites non chastes... à moins que celles-ci ne chôment de consolateurs: Vous direz que ce souci n'est pas interdit aux femmes honnêtes... Inclinons-nous donc, Madame, devant l'honorable confiance et le charmant caractère de Messieurs les maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des affections plus on moins utérines.
LA JEUNE FEMME. Un sentiment de M. E. Legouvé m'a frappée: c'est la confiance qu'il exprime en notre perspicacité et en notre délicatesse pour le traitement des affections nerveuses, si nous étions appelées à exercer la médecine.
L'AUTEUR. Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général, comprend mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le nerf et la vie. La femme médecin a généralement un élément de diagnostic qui manque à l'homme: c'est une disposition à sentir l'état de son malade: voilà pourquoi les névroses ne seront prévenues et réellement guéries, que lorsque les femmes s'en mêleront scientifiquement. Ajoutons que ce sera seulement alors que les enfants seront convenablement traités dans leurs maladies, parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle l'aime, se met en communion avec lui; devant être mère, elle est organisée pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement intime que l'homme.