HISTOIRE DE LA POUPÉE.

Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès; elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est aussi grande que toi.

Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas entendre l'histoire.

Eugénie, première maîtresse de Zozo.

Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite, persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir, jusqu'au moment qui devoit décider de son sort.

Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste, caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois, avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour.

Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi intéressante qu'honorable.

Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de Zozo?—Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!—Tu en aurois de même, Mimi, si tu nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.—Oh! maman, si je vous aime! en pouvez-vous douter?—Non, ma bonne amie, je n'en doute pas: ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée.

Coralie, deuxième maîtresse de Zozo.

Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau.