«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.»
Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante: cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres.
Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée.
Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère, lorsqu'elle écrivit à son papa.
Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture; mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos, une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut; elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont elle partageoit le sort si courageusement.
Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne faites pas mourir maman!… Des larmes amères inondoient ses joues, et une fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle.
Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère maman! est-ce que tu es morte?»
Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille, chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.
Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui la menaçoit.—Ecoute, maman, que je te dise.—Parle, chère enfant.—Je voudrois mourir, moi.—Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?—Maman, c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions plus heureuses d'être mortes toutes deux.—Tu as bien raison, dit madame de ** fondant en larmes!…—Maman, donne-moi ta main, … je sens que mon coeur s'en va … baise-moi encore, et … mourons ensemble…. A ces paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de sa mère évanouie….
Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune compagne étoit perdue pour elle!…