C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.—Oui, ma fille. Comment trouves-tu Céleste?—Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.—Mais tu n'aurois pas ta belle poupée.—J'en aurois une autre.—Pas aussi belle; car je regrette beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.—Eh bien! maman, je m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de moi.—Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une aimable petite fille!
Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se mettant à leur portée pour leur plaire davantage.
Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.
Lucile, sixième maîtresse de Zozo.
Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur, les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut la satisfaction de s'en voir respecté et chéri.
La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles, et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille.
Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois.
Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins.
Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté.
La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.