En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit porter son ouvrage dans les hameaux voisins.
Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge, et sa beauté égaloit les qualités de son coeur.
Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison, promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame, qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas cessé de prendre soin.
Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de
Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille.
Angelina, septième maîtresse de Zozo.
Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même.
La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille: en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui préparoit des peines pour l'avenir.
Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et continua à gâter sa fille.
Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on finissoit par le renvoyer.
Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et devenoit insupportable.