Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre, alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens, brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.
[Illustration: Angelina.]
[Illustration: Louisa.]
Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée; lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.»
Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais elle fut sérieusement malade.
Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage, entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite, incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on avoit cherché à lui faire apprendre.
Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition. Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur; elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus complaisant.
Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises, tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le service pour ses fantaisies.
Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous, si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez solide pour faire ces réflexions.
Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.