Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.
M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement déplorable…. C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!… Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une aiguille!… Qu'alloit-elle devenir!… Ces tristes réflexions, jointes à la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!… Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim, de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit.
Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.—Je le crois bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit son récit.
Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au service d'une dame, lui en fit présent.
Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies. C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.
Louisa, huitième maîtresse de Zozo.
Madame de P… reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux, dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui serve en même temps de récompense.
Madame de P… ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté.
Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée; car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli.
La pauvre enfant étoit à la torture, d'autant plus que la curiosité étoit son défaut dominant. Madame de P… lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu ouvriras toi-même la corbeille mystérieuse dans trois mois, si, d'ici à ce temps, tu te corriges de ton excessive curiosité. Pendant trois mois, je tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; à cette époque je te montrerai mon livre, et tu seras jugée d'après cette lecture.—Trois mois, maman, c'est bien long!—-Ma fille, il n'en faut pas moins pour t'habituer à veiller sur toi-même; d'ailleurs l'arrêt est prononcé: dans trois mois, à pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien elle disparoîtra pour toujours de devant tes yeux.—Sans que je sache ce qui est dedans?—Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre ton funeste penchant.