Trois mois d'épreuves étoient en effet bien longs pour une petite fille aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise éducation, en cherchant à satisfaire sa curiosité. C'étoit un tiroir qu'elle ouvroit, pour regarder ce qu'il y avoit dedans, même chez les étrangers; un sac qu'elle vidoit, un paquet qu'elle développoit. Un panier couvert, quel qu'il fût, lui donnoit le désir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boîte, aucun coffre n'échappoit à ses recherches. Jusqu'alors les représentations, les remontrances de madame P… n'avoient pu la corriger de ce défaut, qui devenoit chaque jour plus choquant par les inconséquences qu'il lui faisoit commettre. Quelquefois même il avoit des suites fâcheuses; car Louisa ne bornoit pas sa curiosité à voir, elle vouloit aussi entendre, et découvroit les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle écoutoit aux portes pour savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en défioit comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en étoit quitte pour prier instamment qu'on ne le dît point à madame de P…, puis elle recommençoit au même instant.
Louisa étoit non-seulement curieuse, mais elle étoit bavarde. Cependant madame de P…, qui haïssoit la médisance, lui fermoit la bouche lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle avoit dit; mais la petite se dédommageoit de cette contrainte en causant avec les domestiques, à qui elle répétoit, à sa manière, tout ce qu'elle avoit entendu: de là provenoient des haines, des querelles interminables; la paix étoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux éclaircissemens, on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.
Madame de P… avoit exigé de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit dans quelque autre pièce de la maison où elle ne devoit pas être. De son côté, madame de P… ne négligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule de sa conduite; elle lui défendoit expressément de causer avec les domestiques, et la punissoit quand il étoit prouvé que ses rapports avoient fait de la peine à quelqu'un.
Cette surveillance gênoit extrêmement Louisa, et lui évitoit bien des sottises; mais elle ne changeoit point son caractère, parce que cette petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.
Madame de P… en fit la réflexion. C'est ce qui la porta à profiter de l'occasion qui se présentoit, pour essayer de détruire le vilain défaut de sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tôt: ce penchant des âmes vulgaires a causé plus de maux qu'on ne pense!…
Les trois mois d'épreuves commencèrent donc. Louisa se promit bien de ne commettre aucune faute qui l'empêchât de voir ce qu'il y avoit dans la corbeille. Malgré le désir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la privât de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au moment même, en lui rappelant la corbeille. Si, par exemple, Louisa touchoit à quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit à voir dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit: Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main aussi vite que si elle se fût brûlée; de manière que cette petite dut à sa bonne gouvernante de n'avoir pas succombé vingt fois à la tentation; car l'habitude est une seconde nature.
Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P… n'écrivit rien qui méritât une censure sévère. Enchantée d'avoir réussi dans son projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'étoit pas incorrigible, cette dame se proposa de la récompenser de ses efforts, en abrégeant le temps de son épreuve; car c'étoit une véritable pénitence pour une enfant de ce caractère.
Prenant donc Louisa par la main, sa mère la mena dans sa chambre: Voilà deux mois de passés, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton âge pouvoit te le permettre; cela me fait espérer que, par la suite, tu éviteras les fautes où tu es tombée jusqu'ici. Je consens donc à abréger en ta faveur le temps que j'avois fixé; tu peux ouvrir la corbeille, mais à une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et médisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le donner à une autre petite fille plus sage que toi.
Louisa promit à sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta à son col, et la remercia mille fois de son extrême bonté. Elle courut à la corbeille, dont elle fit bientôt voler les cachets; mais que devint-elle à la vue de la belle poupée!… elle recula de surprise!… elle ne se possédoit pas de joie!…—Ah, maman! qu'elle est belle! s'écria-t-elle dans son ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que nous sommes de la même taille!… Louisa étoit la plus heureuse personne du monde!—Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es récompensée de tes efforts au delà de tes espérances: travaille toujours à te perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une mère est si heureuse quand sa fille se porte au bien!
Louisa devint extrêmement raisonnable; elle donna toutes sortes de satisfaction à sa maman. Le temps étant venu de lui donner des maîtres, cette jeune personne renonça d'elle-même à sa poupée pour s'appliquer davantage. Madame de P… que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma fille; mais tu étois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des poupées. Je la serrai donc jusqu'à ce que tu eusses assez de raison pour t'en amuser sans la gâter.