—Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:
—C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa nourrice.
—Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se présentera pas devant lui sans sa permission.
Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part; mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.
Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu, lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt. Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent, et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de prier pour elle.
Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne religieuse.
Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à voir quelqu'un qu'elle connaissait.
—Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant, Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la douleur de votre méchanceté.
—Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là! dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé, profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:
—Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit, j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit: J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école, et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la, pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son ignorance et de ses défauts.