—A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.

Marie éprouve un mouvement impossible à rendre en apprenant que la veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir. Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi. Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants, ses désirs ou ses répugnances.

Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant, sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château. Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on doit la chercher de ce côté-là.

Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M. d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle matinée pour aller voir ses fleurs.

En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond, il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la tête et dit:

—C'est le chapeau de mademoiselle Marie!

Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.

M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde, est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.

En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie, qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.

—Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait; et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible: