Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre nourrice.

On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire. Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours. Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus raisonnables.

Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer. Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues avec Zizi, elle entendait dire:

—Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre Marie.

Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde, qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre son pied malade.

Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?

Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin, comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: Marie repentante, à son bienfaiteur, écrite en gros caractères, de la main de Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M. d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le conseil de sa mère, lui indiqua l'Histoire sainte; Lucie lui envoya, par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.

De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse, qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.

Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les mauvaises herbes, un autre à écheniller:

—Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.